Lundi matin

Film français de Otar Iosseliani

Avec Jacques Bidou, Anne Kravz-Tarnasky, Arrigo Mozzo





Par Henri Lanoë
 

Durée: 2h05

 

Otar Iosseliani poursuit tranquillement une carrière d’une grande liberté d’inspiration qui semble ne rien devoir aux contraintes et aux modes de la production cinématographique actuelle. Si vous êtes curieux de visiter les antipodes du Seigneur des Anneaux ou de Ocean’s eleven, je vous engage à vous laisser transporter par Lundi matin qui raconte la longue balade nonchalante, éthylique et fantaisiste d’un ouvrier d’usine, Vincent, qui rompt avec une famille pesante et un travail stupide pour aller voir comment est la vie ailleurs.

Le parcours est semé de gags discrets et poétiques qui sont autant d’hommages à Tati ou à Etaix. Le rituel matinal du départ de la maison, la journée de travail dans une usine nauséabonde, le gag récurrent des mégots planqués, le dialogue inarticulé couvert par le bruit des machines évoquent un cousin prolo de M. Hulot et enjolivent un récit qui brille par son absence de rigueur apparente. Car cette nonchalance ne masque pas du laisser-aller ou du n’importe quoi. Une mise en images rigoureuse, aux subtils mouvements de caméra, et une bande sonore très travaillée maîtrisent un récit où rien, malgré une impression trompeuse, n’est laissé au hasard. Si vous aimez un monde où les grand-mères conduisent des coupés Alfa, où les crocodiles sont des animaux de compagnie et où on retrouve les amis perdus de vue en dame-pipi de bistrot, vous devriez apprécier l’humour de Iosseliani, humour qui culmine dans une scène surréaliste où il interprète un vieil ami de la famille recevant Vincent dans un somptueux palais vénitien.

Un des atouts du film tient dans son quasi-mutisme. Le mépris du dialogue est manifeste dans la longue séquence italienne où les scènes ne sont même pas sous-titrées. C’est normal : si Vincent ne comprend pas cette langue, nous n’avons aucune raison d’en savoir plus que lui.

Sous les sourires du récit se cachent pourtant l’amère description de la solitude, la vaine recherche du bonheur et les échecs rencontrés " ailleurs ", malgré l’exotisme. Finalement, penaud et vaincu, Vincent reviendra chez lui et sa femme lui remettra la corde au cou, sous la forme d’un cache-nez, avant qu’il reprenne le chemin de l’usine puante.

Ma seule réserve tient dans la durée du film qui dépasse les deux heures. Comme il ne s’agit ni d’une comédie trépidante, ni d’un suspense haletant, mais d’un OFNI (Objet Filmique Non Identifiable), il est évident qu’on peut se laisser porter par cette errance sans but apparent, pendant des heures, et faire ainsi le tour du monde avec Vincent. Mais parfois le charme s’étiole, les scènes se diluent et on frise la complaisance dans un récit qu’un peu de rigueur renforcerait.

Iosseliani a surtout du mal à conclure et laisse échapper deux ou trois occasions de finir, dans le dernier quart d’heure, sur un temps fort et symbolique. Le générique nous apprend qu’il est également le monteur de son film. Est-ce là l’explication de ces dérapages ?  Comme la plupart des auteurs-réalisateurs qui ont une ambition artistique, il aime toutes ses scènes et manque du recul qui lui permettrait d’en alléger ou d’en supprimer froidement, et pas seulement dans la dernière bobine. C’est dommage… Mais accompagnez-le quand même dans cette fragile recherche du bonheur.