Moolaadé

Film français de Ousmane Sembene

Avec Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra





Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 09-03-2005

 

Désobéir, résister, créer

Un village peul quelque part au fin fond du Sénégal. Alors que quatre fillettes refusent l'excision, une femme obstinée, Collé, les héberge en se réclamant du «moolaadé», esprit redoutable que l'on invoque pour tenir une menace à distance. Mais les jeunes filles non excisées sont «bilakoro» (impures) : elles puent. Aucun homme n'épousera jamais une «bilakoro». Il est donc absolument impossible de contourner la tradition, la résistance paraît vouée à l'échec.

Dans le jeu des couleurs se déploie subtilement l'univers de Sembène Ousmane. D'un côté la diversité bigarrée des tenues des villageois à l'image d'une communauté coulant des jours paisibles loin du monde moderne, dans l'ignorance de tout conflit. Mais cette superbe consonance a un prix. Brutale, la pression sociale est là, monochrome : rouge des robes et des couteaux des exciseuses, blanc du masque des assassins sortis de l'ombre. Rouge pour l'autorité, blanc pour le consensus? Les fillettes sacrifiées sur l'autel de la tradition sont enveloppées de blanc pour la cérémonie rituelle, mais le jeune fiancé tout de blanc vêtu importe de l'extérieur la discorde en refusant les injonctions du Père. A la fois esthétique et moral, le conflit n'oppose pas seulement l'individu (Collé, le fiancé, le colporteur) et la communauté, il déchire le groupe sommé de choisir entre deux logiques, celle, traditionnelle de l'obéissance qui intègre la violence sacrificielle, et celle, moderne, de l'autonomie qui déstabilise radicalement la communauté. Dans un monde qui se veut sans dissonance, il n'y a pas de place pour l'individu, et les jeunes filles insoumises n'ont d'autre issue que de se jeter dans des puits aussitôt refermés, tandis que la violence souterraine du clan, matérialisée par le «moolaadé», est enterrée dans une termitière. Mais pour combien de temps ?

Il ne s'agit pas d'un film militant. Il y a bien évidemment ce combat héroïque de Collé et de ses soeurs ou coépouses contre l'excision, pour la liberté («ils veulent emprisonner notre esprit, mais ce n'est pas possible, on ne peut pas emprisonner l'invisible!»). Mais si le film est beau, c'est parce qu'il témoigne («créer, c'est résister» ) et non parce qu'il délivre on ne sait quel «message». Il n'y a aucune leçon à tirer de cette tragédie qui semble sans issue. Refuser l'excision, c'est introduire au sein d'un univers autrefois conséquent la voix anonyme du monde qui entame toutes les certitudes. En compétition avec l'oeuf de l'autruche, qui, immobile et clos, surplombe depuis des décennies le village peul, l'antenne de TV incarne désormais l'irruption d'un ordre symbolique peu compatible avec la parole sacrée, immémoriale, autrefois garante de la paix sociale.