Mar adentro

Film espagnol de Alejandro Amenabar
Basé sur la vie réelle de Ramon Sampedro.

Avec Javier Bardem, Belen Rueda, Lola Dueñas...


Oscar et Golden Globe du Meilleur film étranger. Lion d'Argent au Festival de Venise 2004.


Par Mikael Buch
 
Sortie le 02-02-2005

Durée: 2h05

 

De l'abjection? Plutôt de l'impolitesse.

"- T’as entendu la dernière horreur ? Amenabar va faire un film sur Ramon Sampedro, le tétraplégique espagnol qui a tant lutté pour son euthanasie.
- Non ! C’est pas vrai ! C’est complètement obscène !"

J’ai le souvenir d’avoir participé allégrement, à plusieurs reprises mêmes, à des conversations dans ce genre, sans doute avant même qu’Alejandro Amenabar ne tourne la toute première image de son film. On a condamné le film d’avance. Maintenant, en y réfléchissant, j’ai envie de me demander pourquoi. Pourquoi faire un film sur un tétraplégique serait-il obscène ? Je sais que tout ce que les pères Rivette ou Daney ont écrit sur la question du «spectacle de la souffrance» mais je pense qu’à force de prendre leurs affirmations pour des évidences, on finit par donner plus de réponses que l’on ne pose de questions, ce qui veut dire que l’on laisse mourir à petit feu la pensée du cinéma. Analysons donc la chose. Pourquoi montrer un homme tétraplégique lutter pour son droit de mourir est obscène en soi? Pourquoi ai-je pensé cela d’office ? Et bien, parce que je fais partie d’une génération qui a grandi, et qui grandit toujours, en entendant parler d’un travelling en terme de morale, une génération entourée de critiques et de professeurs qui s’efforcent de nous transmettre une certaine éthique en tant que spectateurs puis, en l'occurrence, en tant que cinéastes potentiels. Combien de fois avons-nous entendu parlé du célèbre et malheureux travelling de Kapo ? Mais combien d’entre nous ont vu réellement ce film ? Personnellement, je n’en ai jamais eu l’occasion. On nous a donc appris des choses véritablement essentielles, comme par exemple, qu’il est inadmissible au cinéma de transformer la souffrance d’un homme, aussi fictif soit-il, en spectacle. On nous a aussi appris à considérer le spectateur comme un être pensant et non pas seulement comme un être sensible, c'est-à-dire à l’émouvoir par le biais de la pensée et à fuir la démagogie, la larme facile. Rien de plus important que tout cela. Mais à force de nous dire ce qui est interdit, j’ai l’impression que nous sommes en train de devenir un peu frileux, que nous paniquons dès que quelqu’un ou quelque chose pourrait nous inspirer ne serait-ce qu’un peu de pitié. J’ai pensé que faire un film sur Ramon Sampedro était obscène parce que je ne voulais pas me confronter à l’image de cet homme, parce que je ne voulais pas le regarder dans les yeux. C’est ce que je me suis dit pendant toute une première partie du film.

Tendu, raidi sur mon siège, je me suis progressivement libéré de mes préjugés pour rentrer dans l’émotion du film. Certes, pas toujours convaincu par le jeu de Javier Bardem, qui aurait tout pour être un grand acteur s’il décidait d’en faire un peu moins, mais par celui des seconds rôles, par tous les personnages qui composent la famille de Ramon et qui partagent son quotidien. J’ai cru à leur amour pour cet homme. Ils m’ont donné envie de l’aimer moi aussi. Je me suis laissé également porter, par des dialogues souvent bien écrits, par des voix chancelantes, par la façon que la vie a de ressurgir en force lorsque la mort approche...

Mais à un certain moment, le film abandonne la famille de Sampedro pour lui inventer un harem, pour se concentrer sur une sorte de compétition entre deux femmes pressées de savoir laquelle sera réellement capable de lui donner finalement cette mort qu’il réclame tant. J’ai eu envie d’aimer Ramon Sampedro, jusqu’à l’arrivée de ces deux femmes dégoulinantes de dévotion. J’ai détesté ces deux femmes. Je les ai détestées parce qu’elles sont arrivées dans le film avec le but préconçu de donner, à cet homme, de l’amour, parce qu’elles ne lui ont pas véritablement laissé la possibilité de le gagner, d’être digne de cet amour, puisqu’il est ici question de dignité.

Puis, après avoir détesté ces deux femmes, j’ai commencé à détester Amenabar lui-même, à lui en vouloir terriblement, lorsqu’il s’est lui aussi soudainement fatigué de son personnage, lorsqu’il a arrêté de le regarder. Ennuyé par le statisme de cet homme, Amenabar décide de le faire bouger, voler même... de mélanger rêve et réalité. Mais le rêve montré n’est pas celui du personnage. Ramon n’a plus de rêves depuis longtemps. Lorsqu’il ferme les yeux il n’y a que du noir. Ce qui nous est montré est invariablement le rêve d’un cinéaste mal à l’aise face à l’immobilité de son personnage. Puis à un certain moment, la caméra finit par se prendre pour Ramon lui-même et partir en volant. Quel dommage ! Nous qui commencions à cerner un tant soit peu l’ambiance de ce lieu, la vie de cet homme, ses idées... Et c’est essentiellement sur ce point que le film d’Amenabar finit, dans un deuxième et dernier temps, par manquer de cohérence. A la fin du film, Ramon regarde la caméra et explique une dernière fois les raisons de son suicide assisté, avant d’ingurgiter du cyanure. Amenabar s’amuse à ce moment là, à faire des fondus entre le regard pénétrant de Bardem et la mer, puis par abandonner complètement le personnage et partir tout seul mar adentro, vers l’intérieur de la mer.

On pense alors à Jean Genet, spectateur exemplaire, qui regardait avec admiration et rigueur le funambule risquer sa vie sur le fil:
"- Ainsi le public refusait cette politesse à l’acrobate : faire l’effort de le fixer lorsqu’il frôle la mort.
- Et toi, me dit-il, que faisais-tu ?
- Je regardais. Pour l’aider, pour le saluer parce qu’il avait conduit la mort au bord de la nuit, pour l’accompagner dans sa chute et dans sa mort."

Dommage qu’Amenabar n’ait pas eu cette politesse envers son personnage.