Mon trésor
Or

Film israëlien de Keren Yedaya

Avec Ronit Elkabetz, Dana Ivgy, Meshar Cohen...


Caméra d'or - Cannes 2004


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 01-12-2004

Durée: 1h40

 

Telle pute, telle fille

On appelle ça un film «sans concessions». Un film âpre, cru, donnant à voir une réalité dérangeante, sans complaisance mais sans pudeur non plus, pour interroger la société. De fait, Mon trésor comporte quelques moments secouants, comme l’épisode où l’héroïne Or raconte à ses copines sur un ton désinvolte la visite malsaine qu’elle a rendue la veille à son propriétaire. Le film contient en germe une réflexion courageuse et ambiguë sur l’affranchissement et la soumission, le désir et le dégoût, la pureté et la souillure. Mais il ne se donne pas les moyens formels de son ambition, et, se contentant d’une utilisation systématique des plans fixes – qui, il est vrai, produit de temps à autre des effets saisissants –, ne parvient pas à élever cette réflexion au-dessus du plancher naturaliste.

Il faut reconnaître au film quelque belles scènes entre la mère et sa fille, à travers lesquelles s’esquisse une relation vraiment touchante, autant basée sur la parole que sur le contact des corps, vis-à-vis desquels la réalisatrice fait preuve d’une impudeur aussi belle (les scènes dans la salle de bain) que dégradante (les plans rapprochés sur le corps de la mère). La promiscuité, l’atmosphère insalubre font songer un instant à La Niña santa de Lucrecia Martel, mais Mon trésor n’explore à fond aucune des pistes esthétiques qui pourraient lui offrir son salut.

Du Naturalisme hérité de Zola – c’est-à-dire, d’une façon comparable à celle dont le naturaliste observe les animaux, l’observation d’un milieu social pointant du doigt les déterminismes supposés régir le destin de ses membres –, le film glisse vers le naturalisme cinématographique – cette vieille lune aspirant à capter «la vie telle qu’elle est», exigeant des acteurs un vain «naturel» pour qu’on «y croie» vraiment, tout cela au détriment de la construction d’un véritable discours artistique. Zola parvenait çà et là à transcender le misérabilisme pseudo-scientifique de son projet par des évocations poétiques (la vision monstrueuse de l’alambic dans L’Assommoir, la description impressionniste de l’Ile de la Cité dans L’Oeuvre…). Ce qui est étonnant, dans Mon trésor, c’est que sa tentative de proposition formelle forte (le parti pris des plans fixes), bien que constituant la béquille permettant au film d’échapper à la monotonie sordide qui le guette, n’évite absolument pas le naturalisme. Bien au contraire.

Opérant une découpe visible de l’espace, le cadrage laisse le profilmique «vivre», faire ce qu’il veut : les acteurs se baladent indifféremment dans le champ, bord-cadre, hors-champ… Paradoxalement, le procédé, qui devrait créer une tension entre champ et hors-champ – donnant ainsi la conscience d’un choix artistique dans la fragmentation de la réalité –, ne sert en quelque sorte ici qu’à attester de l’existence avérée de ce que l’on voit (ou pas) à l’écran, de cette «vie» qui fait mine de ne pas se soucier de la présence d’une caméra qu'on aurait posée par hasard… Même l’insupportable regard caméra final, lourd de sens (spectateur, je t’interpelle !), ne suffit pas à désamorcer ce rapport stérile à l’image. Ce qui est tout de même un comble.