Rois et reine

Film français de Arnaud Desplechin

Avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Catherine Deneuve, Maurice Garrel, Hyppolite Girardot, Noémie Lvovsky...


Prix Louis Delluc 2004


Par Mikael Buch
 
Sortie le 22-12-2004

Durée: 2h30

 

Sans royaumes ni arènes

D’une part, il y a Nora (Emmanuel Devos), la reine du film… une reine qui va bientôt se marier avec un roi très riche, une reine pour qui tout devrait aller bien. Elle a son fils qu’elle aime, de l’argent, un mari attentionné et pourtant… le drame est de son côté. Ibsen l’attend au tournant. D’autre part, il y a Ismaël (Mathieu Amalric), roi des fous. Enfermé à la demande d’un tiers dans un asile psychiatrique dirigé par le Dr. Vasset (Catherine Deneuve), il remplit l’espace et le cadre de grâce. Deux histoires entrelacées, deux personnages qui nous emmènent vers un cinéma nouveau qui ne cache pas ses racines.

Pour Arnaud Desplechin, tous ses personnages sont des rois et des reines, ils sont plus que des êtres humains, ils sont bigger than life. Noyés au milieu d’une douleur indicible, ses personnages ne se plaignent jamais, ils nous entraînent au contraire avec conviction dans leur voyage vers le genre et notamment vers le burlesque. Sans cesser de naviguer entre les genres, Desplechin traverse le film en laissant son désir de cinéma se transformer, en allant de Blake Edwards à Bergman en passant par Woody Allen ou Hitchcock.

C’est avec Moon River, la magnifique musique composée par Henry Mancini pour Breakfast at Tiffany’s, que commence Rois et reine. Emmanuel Devos descend d’un taxi, un café à la main tel qu’Audrey Hepburn l’avait fait autrefois. Mais où sommes-nous ? A New York ? En 1960 ? Et bien non, nous sommes à Paris en 2004. Un drapeau français s’agite légèrement en fond d’écran. En quelques minutes Desplechin pose, comme peut-être personne ne l’a fait jusqu’à présent une question qui concerne une grande partie des cinéastes de nos jours : comment peut-on filmer la France alors que les films qui nous ont appris à aimer le cinéma, à filmer un corps, une ville… sont des films américains ? Comment filmer une descente de taxi sans penser à Blake Edwards? Comment filmer un vol sans penser à Hitchcock ? C’est dans ce décalage, dans cette impossibilité de faire un film français en France, que le film de Desplechin devient vraiment grand, car vraiment adapté à une certaine réalité, non seulement du cinéma français, mais de l’image que nous pouvons nous faire de la France aujourd’hui. Desplechin joue avec les genres, il s’inspire autant des grands cinéastes que de 24 heures Chrono… Il est libre en tant que cinéaste et il nous rend notre liberté en tant que spectateurs de se laisser porter sans préjugés dans une histoire de rires et de douleurs.

Puis Desplechin n’a peut-être jamais, jusqu’à présent, aussi bien réussi à associer son discours à ses films. Ceux qui ont eu la chance de l’entendre parler ou de le lire, l’auront plus d’une fois entendu de parler de l’importance de rester, un tant soit peu, enfant lorsqu’on se retrouve dans une salle de cinéma. Arnaud Desplechin est un des plus grands cinéastes français de nos jours, un des seuls véritables inventeurs de forme, parce qu’il ne s’est pas fatigué de « jouer » à faire du cinéma. Jouer comme un exercice de mémoire qui lui permettrait de rester en contact avec la raison première pour laquelle il a un jour voulu faire du cinéma. Jouer en recherchant ce même plaisir que lui avaient procuré étant enfant certains films. Bref, « devenir grands et fidèles à notre enfance dans le même mouvement ».

Mais le plaisir que nous procure le film n’est pas uniquement lié à la redécouverte de genres que nous aimons, mais plutôt au geste de ce cinéaste qui nous dit « asseyez-vous avec moi dans le noir de cette salle, je vais vous raconter des histoires ». C’est la générosité du conteur ophulsien que redécouvre Desplechin, une forme de narration qui implique également un refus assez évident du naturalisme. Hitchcock disait qu’il ne faisait pas des tranches de vie mais des tranches de gâteau. Cet aphorisme convient comme un gant au cinéma de Desplechin. Ses films sont bien plus grands que la vie. C’est pour cette raison, à cause de ce fameux bigger than life, que les salles de cinéma ont toujours été des refuges magnifiques. Parce que les films nous donnent le courage de faire face à des sentiments, des tristesses, des douleurs, que nous n’oserions jamais regarder frontalement dans la vie. Ainsi, Desplechin est burlesque lorsqu’il veut parler de choses tristes puis grave lorsqu’il veut parler du bonheur.

Il y a eu des grands fous au cinéma –on pense évidemment à Cary Grant –, des fous de cinéma qui ont su nous apprendre à vivre et à jouir de la partie de folie qui est en chacun de nous. C’est exactement ce que parvient à faire Amalric dans Rois et reine, en assumant qu’au cinéma la justesse n’est pas toujours dans le domaine du raisonnable. Notons spécialement la scène de hip-hop dans l’asile qui restera, je pense, une véritable scène culte.

Je me rends compte que je n’ai cessé de citer des cinéastes et des acteurs du passé en tentant de parler de ce film qui est pourtant si frais et novateur. La raison est bien simple. A l’instar de tous ces films, le film de Desplechin nous (ré)apprend le pouvoir du cinéma de rendre magique les choses les plus banales, celles qui nous constituent en somme. Rois et reine est un film pour tous les âges, pour toutes sortes de personnes, un film qu’on peut aller voir avec ses enfants, ses amis ou avec sa grand-mère. Un film à la fois brutal et doux, évident et complexe. Un film triste qui donne pourtant envie d’attendre beaucoup de la vie et du cinéma…