Père, Fils

Film allemand de Alexander Sokurov

Avec Andrei Shetinin, Alexey Nejmyshev, Alexandre Rasbash





Par Simon Legré
 
Sortie le 21-01-2004

Durée: 1h24

 

Mon père ce héros

Après Le Retour, voici à nouveau un film russe qui envisage l'amour filial de façon mythologique. C'est un étrange objet, dont chaque plan est guetté par un lyrisme lancinant… Un tableau sensuel et synoptique, par le réalisateur de L'Arche russe.

Père, Fils , après Mère et Fils, est le deuxième volet d'une trilogie consacrée à l'étude des relations humaines au sein de la sphère familiale. Disons-le tout de suite, l'accès à cette troublante parabole ne va pas de soi, tant le réalisateur semble gommer dès le début toute forme de repères temporels, topographiques : le spectateur a la liberté de se perdre en abandonnant son regard sur les corps magnifiés par une lumière sépia et la beauté des paysages, qui deviennent à eux seuls des objets sensuels.

Ainsi, voici un père et son fils cloîtrés dans un appartement qui donne sur la mer. D'eux, on ne sait rien ou presque : le père a arrêté de travailler après avoir quitté son régiment ; son fils, adolescent en passe de devenir adulte, a pris le relais et est entré à l'Ecole Militaire. Le problème (mais en est-ce au fond un aux yeux de Sokourov ?), c'est que le fils semble loin de se résoudre à abandonner ce " foyer ", préférant vivre en vase clos avec son géniteur dont le vrai rapport généalogique est parfois oublié au profit d'un doute indicible mais légitime, distillé par les rapports qui unissent ces deux " coqs " : ils se rudoient, s'enlacent et se frôlent tels deux primates débordant d'une évidente affection, au point qu'il est permis de ne plus savoir lequel des deux est le père et lequel le fils. Le plus troublant est la manière dont l'auteur capte ces contacts aussi charnels qu'équivoques, sans jamais les apparenter à de l'homosexualité. Si Sokourov filme avec une telle pudeur, une telle attention aux frémissements qui parcourent la chair, c'est peut-être pour mieux restituer une forme de douceur qui manque au monde : c'est en tous cas le monde du père et de son fils qui est canalisé dans ce rapport fusionnel. Tels une muraille protectrice, leurs enlacements formulent un hypothétique retour à une origine où le père enfanterait sans la mère : la vie comme un retour définitif à un masculin, telle serait pour Sokourov la façon d'envisager la paternité… De cet état retrouvé, on ne perçoit pas bien quel est le vrai rapport au réel. Si bien qu'il ne reste plus que des impressions lumineuses, proustiennes, fantasmatiques. Les lieux sont rendus le plus abstrait possible ( sommes-nous bien en Russie ou dans une quelconque région éthérée du Portugal ? ), tels des tableaux à l'atmosphère laiteuse et aérienne.