Mystic River

Film américain de Clint Eastwood

Avec Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon, Laurence Fishburne...


Sélection officielle Cannes 2003


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 15-10-2003

Durée: 2h17

 

Ah, qu’il est bon d’assister au retour en grande forme d’anciennes " valeurs sûres " devenues quelque peu paresseuses ces derniers temps ! A l’instar de Woody Allen, dont le nouveau film Anything else (sortie le 29 octobre) est une belle et émouvante réussite mettant fin à une série de films somme toute mineurs, Eastwood nous livre aujourd’hui un film d’une envergure et d’une beauté rarement vues dans sa filmographie pourtant de haute volée. A la fois tragédie humaine, polar, drame psychologique, Mystic River est un film très noir, désabusé, ample, magistral.

Dès le début, Eastwood place la barre très haut. C’est peu dire que ça démarre fort. En quelques brèves scènes entrecoupées de fondus au noir, il angoisse, bouleverse, et campe l’intrigue avec maestria. Evoquée par bribes comme autant de lambeaux de souvenirs hantant une mémoire traumatisée, cette scène fondatrice, sorte de flash-back sans mise en abyme, donne immédiatement au spectateur l’impression d’assister à un moment du passé dont on sentira le poids sur le présent du film. Des années plus tard, en effet, un deuxième crime ouvre les plaies du passé, dévoilant les secrets refoulés et déclenchant de fatals conflits émotionnels.

Encore des crimes ? Le crime ne cessera-t-il donc jamais d’habiter l’œuvre d’Eastwood ? Ce dernier n’en a apparemment pas fini de questionner la violence et sa légitimité avec son regard d’américain libertaire… Mais bien plus qu’un réquisitoire sécuritaire, Mystic River est une réflexion sur la propagation du mal. Les responsables du premier crime ne sont pas clairement identifiés ; on ne les reverra d’ailleurs jamais. Ils sont une incarnation symbolique du Mal, d’autant plus désespérément ironique qu’ils appartiennent à l’Eglise… Le film se penche ainsi individuellement sur des victimes. Jusqu’à ce qu’on réalise que les victimes peuvent aussi être des criminels, et que les coupables ne sont pas forcément ceux que l’on croit… Alors, au-delà des idéologies, il se met à brasser de grandes questions autour de la responsabilité du criminel. Avec un rare pessimisme. Le mauvais sort abattu sur les trois amis marquera à jamais leurs destins du sceau du crime, comme une tache qui se répand sur leurs familles, leurs amis, leur quartier…

L’intrigue est intégralement et solidement plantée dans une réalité géographique, sociale et culturelle, dans le quartier irlandais de Boston, sur les bords de la Mystic River. Quelques plans de grand ensemble et des panoramiques vers le ciel permettent pourtant de respirer tout en instaurant une dialectique de la proximité et de l’éloignement, la première créant une intimité avec les personnages tout en décuplant la puissance émotionnelle, le second traduisant l’insignifiance du drame relaté face à l’immensité du monde tout en lui conférant la portée universelle d’une tragédie classique.

Le film s’achevant, les hommes sont accablés par l’amertume, le chagrin et la fatigue ; et alors qu’on pourrait croire l’affaire tassée, voilà que la situation tombe entre les mains des femmes, qui deviennent à leur tour des chaînons du fatum criminel… L’innocence semble perdue à jamais. Et le mal peut parfois s’avérer un vecteur du bien… Au final, bon gré mal gré, le bon et le mauvais se seront alliés pour éliminer le marginal, plus effrayant que le mal et potentiellement encore plus dangereux pour le contrat social, car moins identifiable et domptable.

En cela, Mystic River est profondément américain ; la discussion sur le base-ball qui ouvre le film et le défilé du Columbus Day qui le clôt sont là pour en attester. Il est de fait habité par une morale américaine. L’importance de la figure nécessaire du père en est un élément. Tim Robbins (impressionnant), réfugié dans la schizophrénie, est ébranlé dans sa paternité en redécouvrant sa personnalité de victime ; le flic Kevin Bacon (parfait) trouve dans l’enquête une sorte de psychanalyse lui permettant de se retrouver et de devenir un père digne et capable, et le caïd de quartier Sean Penn (prodigieux) fait ce qu’il croit être son devoir de père.

Mais Eastwood n’impose pas de jugement. Il lance les pistes, les explore, ouvre la porte aux interprétations, ne prétendant pas détenir la solution (c’est exactement ce qui fait la force d’Elephant, qui sort la semaine prochaine). Il refuse tout manichéisme et déjoue même l’idée selon laquelle la victime reproduit rigoureusement le schéma et devient à son tour coupable… Mise en cause permanente, doutes : rien n’est simple et linéaire au niveau des possibles explications. C’est ce que traduit la figure récurrente du montage parallèle, suggérant que la vérité ne se trouve pas à un seul endroit.

Dans le récit dense et ramifié de Mystic River, chaque personnage est porteur d’un point de vue et de mille questions. L’exemple le plus évident est le personnage de Laurence Fishburne, dont la couleur de peau symbolise l’extériorité de cet observateur par rapport au milieu socio-ethnique dans lequel il enquête. Avec son recul, il porte sur les crimes commis, contrairement à Kevin Bacon, un regard dénué de toute implication affective – ce qui ne l’empêche pas pour autant de se tromper ! On mesure la complexité de ce film qui détourne subtilement la plus grande tradition classique hollywoodienne pour l’enrichir d’une puissance d’évocation et d’une richesse de questionnements remarquables.

Mettant en scène avec élégance l’excellent scénario de Brian Helgeland (déjà scénariste de Créance de sang, il a aussi écrit l’impeccable L.A. Confidential et réalisé Payback et Chevalier !), Eastwood laisse durer les plans et les séquences, et trouve un équilibre parfait entre les dialogues enlevés et le rythme soutenu de l’enquête policière menée par Bacon et Fishburne, et l’intensité dramatique des autres scènes. Rarement on aura ressenti face à un écran de cinéma une aussi belle tension ; et rarement on aura éprouvé autant d’empathie pour les personnages. Cela sans pathos, sans effets abusifs ; rien qu’avec un extraordinaire talent de cinéaste, confirmé par la superbe mise en lumières et par le leitmotiv élégiaque, composé par Eastwood lui-même, qui vient scander le désespoir du film.

Tout cela est fort long, mais si majestueux ! L’univers de fiction créé est tellement parfait que le film pourrait sans désagrément durer des heures, et que l’on se prend à rêver que Mystic River soit une série…