Tiresia

Film français de Bertrand Bonello

Avec Laurent Lucas, Clara Choveaux, Thiago Teles, Célia Catalifo...


Sélection officielle Cannes 2003


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 15-10-2003

Durée: 1h55

 

Il existe dans la mythologie grecque différentes versions du tragique destin de Tirésias. Toutes s’accordent cependant à dire que cette créature, homme devenu femme, fut frappée de cécité et dotée en compensation d’une vision supérieure : la divination. Tiresia est une envoûtante relecture moderne du mythe.

Un étrange esthète (Laurent Lucas, égal à lui-même) séquestre un transsexuel brésilien (Clara Choveaux, saisissante de beauté et de mystère) qu’il assimile à la rose parfaite… Privé de ses hormones, le corps de Tiresia, alors plus femme qu’homme, perd peu à peu son aura, retournant à sa condition triviale et grotesque. Aveuglé et abandonné par son geôlier, à présent plus homme que femme, Tiresia (Thiago Teles, touchant et aussi intense que Clara Choveaux) est recueilli et soigné par une jeune fille de la campagne (Célia Catalifo, qui impose dans un rôle muet une superbe présence). Développant de funestes dons de prédiction, Tiresia attire bientôt à son chevet le curé du village (Laurent Lucas).

On l’aura compris, Tiresia n’est pas une œuvre banale. Un transsexuel – incarnation moderne intelligente de l’homme-femme Tirésias – y est joué par une actrice masculine puis un acteur féminin, et un même acteur y interprète deux rôles différents ! Loin de perturber, ce procédé, révélateur des choix extrêmes du film, participe de son charme étrange et des questionnements dont il est porteur. Tiresia, soulevant de façon subtile mais évocatrice des questions fondamentales sur le monde actuel (la situation sociale de Tiresia en est un exemple parmi d’autres), est également une insolite réflexion universelle sur l’impossible quête de perfection, l’apparence et l’identité du corps, la foi et l’engagement.

Du Pornographe à Tiresia (je n’ai pas vu Quelque chose d’organique, son premier long métrage), le cinéma de Bonello se promène quelque part entre une solide implantation dans la mythologie cinématographique française (que ce soit à travers la présence d’un acteur comme Jean-Pierre Léaud ou dans la façon de filmer un prêtre dans un froid village de campagne, Eustache ou Bresson ne sont jamais très loin) et une originalité radicale, mais aussi entre une vraie vision personnelle et une branchitude un rien surfaite.

Déconcerté par l’originalité de la narration, perplexe face à certains discours trop denses et poétiques pour s’ouvrir immédiatement à l’entendement, l’on est parfois tenté de croire que Bonello se complaît dans une certaine opacité propice à entrer dans la catégorie " bon-film-intello-puisqu’on-ne-comprend-pas-trop-mais-que-c’est-beau "… Or c’est effectivement très beau. Et l’on ne peut qu’être fasciné par sa façon si singulière de filmer en général et par la puissance de certains plans en particulier. Citons en exemples les plans particulièrement expressifs de lave bouillonnante accompagnés par l’ample Allegretto de la 7e de Beethoven, et surtout le superbe travelling latéral dans le bois des prostitué(e)s.

Pas de doute : c’est à du cinéma qu’on a affaire. Du beau cinéma servi par des acteurs troublants, une photographie intense et une mise en scène réfléchie ; trop réfléchie, peut-être, mais qui produit sur le spectateur, au-delà de la simple perception et des émotions exprimables, cet étrange effet que seul le cinéma, grâce aux Bergman et autre Tarkovski, parvient à susciter.