Matrix Reloaded

Film américain de Andy et Larry Wachowski

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Laurence Fishburne, Monica Bellucci, Lambert Wilson





Par Christophe Chauvin
 
Sortie le 16-05-2003

Durée: 2h18

 

Quatre ans après le succès inespéré de Matrix, les frères Wachowski reviennent avec le deuxième opus de leur trilogie : Matrix Reloaded. Welcome to the virtual world…

Les frères Wachowski, concepteurs de l’univers Matrix (réalisateurs ou metteurs en scène ne semblent pas les mots appropriés), sont issus d’une génération directement influencée par les clips, les jeux vidéos et les mangas. Ainsi, halte aux mauvaises langues qui disent que Matrix 2 est un mauvais film : ce n’est pas un film, à proprement parler ! Prenons le donc plutôt pour ce qu’il est (à l’image de la scène de fête-techno) : un immense clip/jeu vidéo de luxe !

Avec sa surenchère de plans truqués, de combats invraisemblables, ses bullet-time à gogo, son délire visuel hallucinant et son abolition des lois physiques de la pesanteur et de l’espace-temps, Matrix Reloaded a inventé à lui seul une véritable révolution de l’image et en même temps, un genre à part entière : le " film à effets spéciaux ", à mi-chemin entre le film traditionnel (avec des acteurs en chair et en os) et le film d’animation en images de synthèse. Les Wachowski nous livrent bien un OVNI (objet visuel non identifié) : ce que l’on croit être réel (par exemple, Keanu Reeves en train de se battre) n’est en fait qu’un programme informatique conçu à son image. Ainsi, le postulat de départ du film (nous vivons dans un monde virtuel régi par la Matrice, un programme informatique contrôlé par des machines pour nous cacher la vérité sur notre existence) semble transcender petit à petit le simple cadre de la science-fiction pour s’appliquer à notre monde présent et bien réel, où l’on a désormais la capacité de recréer intégralement un être humain à l’aide d’un ordinateur.

Plus que tout autre film de science-fiction, Matrix Reloaded, dans son traitement de l’image, s’inscrit pleinement dans notre système et préfigure, dans une certaine mesure, l’ère nouvelle dans laquelle nous nous dirigeons : l’avènement du virtuel dans le réel (cf. également le superbe Dernier Vol de l’Osiris, premier des neuf courts-métrages d’animation Animatrix sur le thème de la matrice). Il parle d’un monde où les machines, l’informatique, deviennent peu à peu supérieurs à leurs créateurs, car capables de les reproduire à l’identique indéfiniment (cf. la multiplication de l’agent Smith). Jamais contenu et contenant n’ont été aussi semblables, et même si le premier Matrix distinguait totalement le monde de la matrice du monde réel, la fin du deuxième épisode (Neo use de ses pouvoirs dans Zion, le monde réel) nous montre que cette frontière est infime et qu’il y a interpénétration des deux. Ainsi, le contenu philosophique et intellectuel de Matrix n’est pas dans son fond (dialogues souvent ridicules et pompeux, scénario ésotérique et casse-tête à souhait) mais bien dans sa forme (traitement esthétique démentiel de l’image, où l’acteur est littéralement remplacé par une représentation visuellement similaire, en pixels). Cette capacité de reproduire à l’identique un être humain (sorte de clonage visuel) pose en effet quelques questions fondamentales, que soulevait déjà SimOne, d’Andrew Niccol) : dans un monde submergé par l’image et régi par l’argent, que devient l’être humain s’il acquiert une valeur marchande ? Préférera-t-on le " vrai ", en chair et en os, ou le " faux ", en pixels ? Qu’en est-il en outre du cinéma, si on peut utiliser à n’importe quelle fin l’image d’un acteur ?

Alors que Matrix pouvait s’interpréter comme une transposition visuelle de l’allégorie de la caverne ou comme l’arrivée messianique préfigurant une nouvelle ère, Matrix Reloaded, dans son ambition philosophique clairement affichée, brouille les pistes et s’avère extrêmement pauvre sur le plan de l’intrigue : parlant de la vie comme d'une succession de choix, il ne prolonge en rien les textes déjà écrits notamment par Sartre sur la liberté.

On remarquera enfin que le scénario, en insistant sur la relation entre Neo et Trinity (Carrie-Anne Moss est très bien, tout comme Lambert Wilson d’ailleurs), donne au film une dimension érotique et romantique très forte (cf. la fête techno ou encore la fin du film, très symbolique). Alors, l’amour sauvera-t-il le monde ? Réponse au prochain épisode…

Matrix Reloaded en met plein la vue et est donc un objet cinématographique unique en son genre : esthétiquement superbe (qualité chorégraphique et picturale des scènes d’action indéniable) et très pauvre au niveau des dialogues, mais dont le déluge visuel qui nous est offert est le signe d’une véritable révolution, en attendant les Revolutions, le 4 novembre prochain…