Les corps impatients

Film français de Xavier Giannoli
Librement inspiré du roman de Christian Montella

Avec Laura Smet, Nicolas Duvauchelle, Marie Denarnaud





Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 23-04-2003

Durée: 1h34

 

Hommage à Maurice Pialat

Dans L’œil humain, son documentaire analytique de A nos amours, Xavier Giannoli avait cherché à comprendre l'un des traits fondamentaux du cinéma de Maurice Pialat, qui est " de ne pas installer une intrigue mais d'observer les comportements intrigants dont les contradictions apparentes nous donnent à sentir un trouble ". Avec Les Corps impatients, son premier long-métrage, le réalisateur s’essaye à une fiction qui aurait comme digéré et diégétisé les leçons du maître pour obtenir un drame psychologique fort et personnel.

Les Corps impatients est un film tourmenté mais assez bouleversant de réalisme, un drame psychologique et humain cru, mais juste. C’est l’histoire de Charlotte, une jeune femme de vingt ans, qui découvre avec son compagnon Paul qu’elle est atteinte d’un cancer du poumon. Ils croisent la route de Ninon, une jeune fille sensuelle et pleine de vie dans les bras de laquelle Charlotte jette Paul. Se forme alors un étrange trio dont les chassés-croisés accrochent paradoxalement Charlotte à la vie.

Xavier Giannoli nous livre ici une mise en scène de l’impudique, mais il s’agit moins d’un exhibitionnisme complaisant que d’un héritage de la crudité propre au cinéma de Pialat, cinéma des sentiments crus et exacerbés, mais qui jamais ne tombe dans le misérabilisme ni le pathétisme facile. Avec Les Corps impatients, Giannoli emprunte à Pialat la mise en scène de l’humain dans des rapports extrêmes, comme la maladie et la mort, qui installe les personnages dans des situations de crise et d’affrontement que la caméra, incisive, suit avec une attention devenant parfois cruauté, voire perversité.

On obtient ainsi une fine et forte analyse psychologique des rapports contradictoires du malade à ses proches, mais cette analyse est moins théorique qu’incarnée en actes, dans l’impatience même des corps et des êtres : ce mélange contradictoire d’attrait et de rejet, d’amour et de haine, d’impuissance et de révolte, de tendresse et de sadisme, qui fait du drame physique de Charlotte un véritable drame psychologique, se mue en un sado-masochisme exacerbé qui, entre pulsions de vie et pulsions de mort, s’exhibe en une violence rare. Cet extrémisme autoflagellatoire de Charlotte, qui pousse son fiancé dans les bras de Ninon, génère une jalousie au sadisme aussi calculateur qu’instinctif, mais qui marque finalement une victoire de la vie sur la mort : en fin de compte, c’est en jalousant que Charlotte réussit à survivre. Je hais donc je vis, telle est le salut de Charlotte.

Cette violence morale est nuancée par une justesse de ton remarquable, une justesse parfois comique qui nous fait respirer (la scène chez le perruquier, le face à face entre Paul et sa belle-mère), une justesse souvent cruelle, mais qui dénote une sensibilité accrue aux mots qui disent la vie dans toute son authenticité. Notons à cet égard la très belle interprétation de Laura Smet, qui se révèle comme un talent très

prometteur, mais aussi de Nicolas Duvauchelle, dont on appréciera également la finesse de jeu. Ce casting surprenant de fraîcheur, avec ses comédiens débutants, semble d’ailleurs être aussi un clin d’œil à Pialat, qui pratiquait souvent le modelage d’acteurs à partir de non-acteurs, d’interprètes recrutés sur le tas. 

Dans la même logique, le choix d’une caméra DV à l’épaule, qui relève d’une sorte de " Dogme " à la française, capte avec une grande liberté la réalité des émotions. Dans cette saisie de l’instantané, pas de marques du passage du temps : le film se constitue de fragments dont l’intensité, la vitalité rendent illusoire et inutile l’inscription dans le temps : Les Corps impatients se présente comme une succession de faits bruts, livrés comme tels, qui n’ont de signification que d’être advenus, pour le personnage qui les vit comme pour le spectateur qui s’applique à reconstituer la trame d’une existence. Encore un clin d’œil à Pialat.

Surtout, l’utilisation de la vidéo rappelle le parti pris de Pialat pour qui aucune œuvre cinématographique ne peut prétendre à la perfection plénière d’un tableau de Poussin : un film n’étant toujours qu’une cacophonie de ratages, rien ne sert de chercher à atteindre par le grain magnifiant de la pellicule 35 mm comme par des cadrages et une lumière léchés la perfection de l’image. Alors, autant tourner en DV, la caméra à l’épaule, sans hésiter à décadrer, à sur - ou sous - exposer les scènes, à jouer avec le grain de l’image : comme Pialat, Giannoli prend le parti du bancal, de la malfaçon, au détriment de la beauté qui ne sauve pas le cinéma, pour nous proposer un film à vif, dur et touchant, mais terriblement réaliste.

Seule déception, mises à part quelques longueurs : la fin. Certes le film s’achève sur un retour aux sources et à la nature qui ouvre sur une guérison possible, sur un signe de vie, par le constat d’une survie. Mais cela ne suffit pas : on sent un peu la facilité de la panne d’inspiration maquillée en mise en suspens délibérée, qui revendiquerait haut et fort comme un " ce n’est pas mon propos de conclure ". On aurait pourtant aimé savoir si les corps impatients savent pardonner, et oublier.