Sois sage

Film français de Juliette Garcias

Avec Anaïs Demoustier, Bruno Todeschini, Nade Dieu


Sélection Festival de Rotterdam 2009


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 15-04-2009

Durée: 1h31

 

Amours interdites

Diplômée de la FEMIS en 2002, Juliette Garcias, après quelques films comme assistante monteuse se lance courageusement dans ce premier long-métrage - dont elle est également scénariste – qui nous a séduits à plus d’un titre. D’abord, elle met en place un récit dont l’écriture très personnelle est plus nourrie par l’image et le son que par les dialogues : elle ne croit pas, comme tant d’autres jeunes réalisateurs, qu’il suffit de mettre des acteurs autour d’une table et d’enregistrer leur bavardage pour faire du cinéma.

Toute l’ouverture de son film est donc, sinon silencieuse, du moins muette, avec des ruptures sonores infiltrées de nappes musicales qui permettent de mesurer justement la qualité du silence dans lequel évolue la jeune héroïne du film, Eve. Anaïs Demoustier, qui interprète le rôle, trouve enfin là l’occasion de montrer qu’elle peut être une actrice aux multiples facettes, ce qui apparaissait peu dans son précédent film, les Grandes Personnes. L’action progresse sur ses regards, ses silences et ses non-dits.

Peu à peu, la démarche de cette jeune livreuse de pain qui sillonne la campagne se précise et aborde le sujet du film : l’inceste filial. Et là, le point de vue développé par Juliette Garcias est inattendu, sinon hardi, puisque la victime ne revient pas du tout, comme on pourrait s’y attendre, afin de se venger et dénoncer un père indigne qui a depuis refait sa vie et une famille, mais pour tenter de ranimer cet amour interdit et désormais éteint. La jeune réalisatrice s’attaque là, de front, à un des rares tabous d’une société pourtant devenue bien tolérante. Bien que l’histoire se déroule à la campagne, il ne s’agit pas d’un drame paysan avec passage à l’acte dans le foin d’une grange, mais des pulsions d’un concertiste célèbre qui aimait trop sa fille lorsqu’il lui enseignait le piano. Dans ce rôle difficile, Bruno Todeschini exprime sobrement les tourments de ce père débusqué.

On peut seulement regretter, vers la fin du récit, que l’intrusion progressive d’Eve dans la vie du nouveau couple soit difficilement crédible et, surtout, que les deux grandes scènes d’explications essentielles entre le père et la fille soient presque inaudibles dans un film où le soin apporté à la bande sonore a pourtant été évident : les dialogues de la première rencontre sont noyés dans un orchestre de bal populaire, et ceux de la scène finale sont tellement chuchotés, qu’on perd l’essentiel de cet échange ultime qui a lieu dans la chambre conjugale, à côté de l’épouse endormie ! Là, Juliette Garcias a poussé le bouchon du réalisme sonore un peu trop loin et on excuse le mixeur de n’avoir pu surmonter pareille impossibilité.