Monsieur Zwilling et Madame Zuckermann
Herr Zwilling und Frau Zuckermann

Film allemand de Volker Koepp

 

Durée: 2h05

 

Les survivants

Dès le titre, le cinéaste Volker Koepp établit une distance avec son sujet : celle du temps passé, du souvenir, celle du respect et de l’affection pour ses personnages. Mathias Zwilling, 70 ans, prof de sciences, un homme au bout du rouleau, un pessimiste " qui a presque toujours raison ", vient chaque jour rendre visite à sa " grande amie " pour lui dire les mauvaises nouvelles. Rosa Zuckermann, 90 ans, ex-prof d’anglais, une optimiste lucide mais active, reçoit chaque jour son " chevalier servant irréprochable ". Ils sont parmi les derniers juifs vivants nés à Czernovitz, petite ville de culture yiddish, aux confins de l’Europe de l’Est, qui a été au gré des soubresauts politiques autrichienne, roumaine, ukrainienne, et dont les habitants ont été exterminés par les Allemands en 1944.

L’Histoire nous est rapportée par ces deux survivants, sans haine, avec pudeur, montrant que depuis la vie continue tant bien que mal. Bien qu’Allemand, Volker Koepp (né en 1944) se pose en responsable de la parole de ses témoins et non en coupable. Ses cadrages, ses mises en scène, en lumières, sont de ce fait des expressions de son attitude morale. Par exemple : le travelling qui suit Mathias Zwilling, le dos voûté, à travers les rues, sorte d’élan de compassion, dit toute la peine de cet homme épuisé par le poids du passé, au milieu de cette ville où il fait bon vivre. Les cadrages serrés sur Zwilling, le dos au mur, lisant les mauvaises nouvelles du présent, sont une façon pour le metteur en scène de faire ressentir que l’on ne peut rien changer à ce passé qui l’étouffe. Au contraire, les cadrages plus aérés de Rosa Zuckermann suggèrent les ouvertures sur la vie, les bouffées d’espoir. L’usage du plan-séquence est ici une métaphore du fil de la vie, dont on ne sait jamais s’il va se rompre (il s’est rompu en 1999 pour M. Zwilling). Autre séquence : dans une synagogue, deux ouvriers s’affairent vainement à mettre en place des lumières. Le cinéaste montre ainsi que la religion, ferment culturel, n’est peut-être pas le lieu idéal de l’ouverture d’esprit. Le lendemain, grande fête dans la même synagogue : la caméra ne sait plus où se placer, elle se sent voyeuse, elle est prise au piège de l’archaïsme. La multiplication des plans est comme une scansion du poids des siècles.
Un peuple a disparu.
Du fond des âges, nous parvient le mince filet de voix de deux êtres humains.
Volker Koepp est un cinéaste au sens le plus noble.