Les Mots Bleus

Film français de Alain Corneau

Avec Sylvie Testud, Sergi Lopez, Camille Gauthier

Sortie le 23-03-2005
 
   

Par Henri Lanoë


Durée: 1h54

 
 
   

La petite muette

J’apprécie la plupart des films d’Alain Corneau qui ont souvent le mérite d’être des tentatives à la manière de Louis Malle, des prototypes qui ne seraient pas destinés à la série. C’est, de plus, un homme ouvert, sympathique et plutôt modeste, qualités peu courantes dans ce métier. Un réalisateur qui passe de Série Noire à Tous les Matins du Monde, en faisant un détour par Nocturne Indien, possède une curiosité créatrice que j’estime, parce que rare. Il y a parfois des fausses pistes, comme cet étrange Prince du Pacifique, mais que celui qui n’a jamais pêché…

Les Mots Bleus est sa première approche du domaine sentimental. Inspiré du roman de Dominique Mainard, Leur Histoire, ce film pudique, peu bavard, bâti sur des échanges (ou des refus) de regards, retrace les efforts d’un éducateur patient, Vincent, pour redonner la parole à une petite fille muette et confiance à sa mère qui est illettrée, Clara. Celle-ci est attirée par cet homme, mais, en même temps, jalouse de l’amour que lui porte sa fillette. La sensible Sylvie Testud incarne cette femme farouche et déchirée qu’effraye l’idée du bonheur que voudrait lui apporter le chaleureux Sergi Lopez. Durant une heure et demie, tous les pièges du mélo redouté sont écartés par la grâce d’une mise en scène retenue et d’un couple qui se cherche, observé par le beau regard bleu de l’enfant.

Malheureusement, il finit par se trouver dans un surprenant dernier quart d’heure qui semble inspiré par un autre scénariste et tourné par un autre réalisateur, tant la rupture avec ce qui a précédé est totale : après une nuit torride passée dans la voiture (en stationnement) de Vincent, l’imprévisible Clara coupe soudain toutes relations avec lui et s’enfuit se réfugier, avec sa fille, dans un cabanon qu’elle possède au bord d’une plage. Elle se lève à l’aube, comme une somnambule, et va se jeter dans la mer. Une interminable tentative de noyade laissera largement à Vincent le temps d’arriver pour la tirer hors de l’eau. La petite fille les rejoint sur la plage et articule : « Maman ». Fin. Stupeur et déception.

Je soulignais, pour commencer, le remarquable éclectisme d’Alain Corneau démontré par sa filmographie. Un autre domaine où cette curiosité se manifeste est la musique où il cherche souvent des solutions originales et inattendues. Philippe Sarde est nettement minoritaire face à la cohorte des Bach, Gerry Mulligan ou Schubert, sans oublier Couperin et Marin Marais, qui ont accompagné ses différents films. Pour Les Mots Bleus, il avait envisagé la collaboration posthume de Haydn. Il lui a préféré une plate chanson de Christophe et son synthé peu inspiré. Pour une fois, on peut s’étonner d’un tel choix. Mais ces quelques faiblesses ne doivent pas vous écarter des Mots Bleus dont les qualités dépassent largement les défauts. Peut-être faudrait-il partir avant que ce film délicat ne se désagrège, à savoir lorsque Clara, bouleversée, écoute le magnétophone de poche que Vincent lui tend dans la voiture. Là, tout est dit, la fin reste ouverte pour notre imaginaire et l’émotion est sauvegardée.