Les Temps qui changent

Film français de André Téchiné

Avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu

Sortie le 15-12-2004
 
   

Par Jérémie Kessler


Durée: 1h30

 
 
   

Possible beauté

Une chose est de réunir deux personnalités exceptionnelles. C'en est
une autre de réussir à les employer au mieux.
 

Téchiné l'a compris : il faut rendre présents ces corps du passé, les faire émerger, leur permettre de ré-investir l'écran comme champ d'énergie. Les personnages eux-mêmes, notamment celui de G. Depardieu, cherchent à rendre au présent le passé qui leur a échappé, à rendre réelle la photo-souvenir. Retrouver un amour disparu, des corps ensevelis, et le temps perdu.
Or la caméra n'y croit pas. La disparition de Depardieu sous la terre d'un chantier, dans la première scène du film, apparaît comme une sorte de postulat – cet homme s'enterre - qui bloque les perspectives. Le personnage occupe le cadre entier. Il l'envahit, le déborde. Lèvres closes, regard inquiet mais sobre, il semble s'imposer par sa seule présence, jusqu'à devenir parfois encombrant : se cogne dans les murs, laisse maladroitement tomber son argent. Mais hormis quelques mots d'amour austères, et résignés, c'est un corps mutique. La caméra capte sa présence mais celle-ci demeure étrangère, et lointaine. Elle émane des restes d'un corps impuissant à faire vivre le cadre. De même le personnage de Catherine Deneuve, qui voudrait ensevelir son passé, et vivre au présent, est moins une «présence réelle» qu'une sorte de souvenir diffus, aperçu de loin dans un supermarché. A la piscine elle n'est plus la femme parfaite que Demy et Truffaut ont filmée. Elle n'est plus la femme de la photo. Comme l'histoire qu'elle avait oubliée, elle n'existe à l'écran que par les souvenirs du personnage de Depardieu, dans lesquels ce dernier est plongé. Les êtres sont incapables de proférer une parole dynamique et juste. Plutôt que des «corps-présence», ce sont des «corps-souvenirs», confinés dans leur passé, abandonnés à la mémoire, à qui la vie n'est pas donnée, la confiance refusée. En  témoignent ces histoires parallèles, celle des soeurs jumelles dépendantes l'une de l'autre, ou du couple homosexuel (encore une fois dans le cinéma  français) complexé de l'être, qui, la rendant anecdotique – une histoire parmi d'autres – affaiblissent la trame principale, et atténuent les retrouvailles. Ni plus vives ni plus vraies, elles renforcent l'incapacité du film à faire exister, à donner vie et se projeter. Ces temps-là, s'arrêtant avant de changer, souffrent d'une beauté avortée.