Million Dollar Baby

Film américain de Clint Eastwood

Avec Hilary Swank, Clint Eastwood, Morgan Freeman

Sortie le 23-03-2005
Oscars 2005: meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice (Hilary Swank), meilleur second rôle masculin (Morgan Freeman)
 
   

Par Christophe Litwin


Durée: 2h17

 
 
   

Jeune trentenaire sur la paille, fuyant le milieu abominable dont elle est issue, Maggie Fitzgerald (Hilary Swank) n’a qu’une passion: devenir boxeuse. Elle harcèle et fait céder un vieux coach macho (Clint Eastwood) qui s’était promis de ne jamais entraîner de femme à la boxe, et bientôt son succès est fulgurant.

On sera tenté de croire que Clint Eastwood a décidé dans son dernier film de nous rejouer Rocky et consorts, et, de fait, on n’aura pas tort. Il revisite ce genre, en n’épargnant au spectateur aucun de ses poncifs : l’irritante sagesse à deux francs de Morgan Freeman; la relation filiale – aussi émouvante qu’attendue – qui se noue avec cet entraîneur bourru; l’ascension fulgurante de Maggie et ainsi la victoire individuelle de chacun sur ses propres peurs ; le combat final avec un(e) redoutée et pervers(e) champion(ne) du monde en titre...

Mais presque sans trahir aucune de ces règles du genre, c’est à une épreuve comparable à celle qu’Unforgiven imposait au western que l’on assiste. Il s’agit d’interroger à nouveaux frais la fascination du spectateur pour un mythe du cinéma (celui du cowboy solitaire, celui de l’ascension fulgurante de l’homme de la rue à travers la boxe). Cela exige à la fois la maîtrise de la grammaire du genre – et il n’y a aucun doute ici, Clint Eastwood en dispose avec virtuosité –, et la subversion d’une de ses règles fondamentales.

D’un côté donc, proposer ce qui serait l’exemple d’un film efficace dans un genre donné, de l’autre risquer de briser un des ressorts principaux du mythe, le laisser se heurter à une contradiction et voir si, alors, il peut encore fonctionner. Un personnage secondaire du récit, attardé mental qui se prétend bientôt champion sans avoir jamais fait un seul combat, incarne bien cette logique contradictoire, entre d’une part le mensonge, la laideur, la misère que le mythe dissimule et de l’autre, l’expédient érotique, la puissance de réalisation, de dépassement de soi qu’il peut stimuler... Le film n’aboutit que si la contradiction reste indécise : pouvait encore adhérer au mythe du cowboy après Unforgiven ? Mais en même temps pouvait-on échapper à sa fascination obsédante ?

On ne dévoilera pas ici le déplacement, pour ne pas gâcher son effet ; disons seulement qu’il consiste à mettre en regard le genre dont nous avons parlé avec un deuxième, presque contraire, mélodramatique. Le procédé a une certaine efficacité, même s’il est un peu trop brutal. Il oblige à réduire le film entier à la narration d’Eddie Dupris (Morgan Freeman), – grand boxeur détruit avant la gloire, réduit à une vie de fantôme, double potentiel de Maggie, nourri et dévoré par le mythe – pour souligner qu’une bonne partie a peut-être été romancée par ce narrateur interne. Ce rappel un peu lourd du caractère fantasmatique du récit trahit, sur la durée, un certain manque d’intensité de l’effet subversif.

Avouons-le, Million Dollar Baby n’est pas aussi convaincant qu’Unforgiven, mais sous des airs de film banal et efficace, il se révèle tout de même peu ordinaire, soutenu par les remarquables interprétations des acteurs.