Nous étions libres
Head in the clouds

Film international de John Duigan

Avec Charlize Theron, Penélope Cruz, Stuart Townsend, Thomas Kretschmann...

Sortie le 29-12-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h10

 
 
   

Un Anglais, une Espagnole et une Américaine à Paris

Des Années folles à la Libération en passant par la Guerre d’Espagne, les destins mêlés de Guy l'idéaliste (Stuart Townsend), Gilda l'insouciante (Charlize Theron) et Mia l'estropiée (Penélope Cruz)... Frasques, idéaux, sentiments, choix face aux accidents de l’Histoire... Nous étions libres brasse tous les ingrédients d’un mélodrame historique échevelé. Faute de réelle prise de risques (les fausses audaces se le disputant au respect sans questionnement des conventions du genre), le ratage est à la hauteur de l’ambition.

Dans les limbes de la représentation cinématographique, entre incarnation et véritable évanescence, le film empile les images inconsistantes et verse à fond dans le décorum de reconstitution historique laide et vaine. Mélange de prises de vues en extérieur, de plans en studio et d’incrustations numériques ; orgie de costumes ; attention au moindre détail ; toujours un groupe de figurants en train de s’activer à l’arrière-plan (danseuses en tutu, étudiants en pleine conversation exaltée)… On est loin de l’artifice revendiqué et enchanteur d’un Minnelli. On est loin aussi de la complexité, faite à la fois d’effets de réel et de distanciation nostalgique, des Neiges du Kilimandjaro de Henry King – auquel on pense parfois, tant le film, du Paris de l’entre-deux-guerres à la Guerre civile espagnole, hurle son tribut à Hemingway. Il se voudrait probablement aussi héritier de Fitzgerald. Mais de même qu'il ne suffit pas de noyer l’Espagne sous la neige pour donner l’impression que le film apporte quelque chose de neuf, de même il ne suffit pas de donner dans le désenchantement volatile pour égaler Francis le Magnifique...

Il est assez saisissant de mesurer à quel point le modèle hollywoodien, contaminant sans peine des films tels que cette coproduction anglo-canadienne réalisée par un Australien, a la capacité de vider les choses de leur sens et de créer des mythes (j’en appelle à notre ami Roland) à partir de tout. Chez Barthes, le système bourgeois absorbe sa contestation, le centre neutralise la marge ; ainsi l’académisme engloutit-il ici l’avant-garde (en témoigne par exemple l’insipide clin d’oeil à Django Reinhardt, réduit à un pantin bougeant la tête avec une ferveur affectée). Engagement politique à gauche, vie dissolue, sado-masochisme, humour salace… : toutes ces choses ont l’air de constituer pour John Duigan – déjà responsable d’une fable surannée sur un peintre « à scandale », Sirènes – le comble de l’audace, voire de la subversion ; les enfermant dans un écrin faussement léger, véritablement pompier, il les réduit pourtant à d’inoffensives vignettes.

Nous étions libres nage dans le kitsch (j’en appelle ici à notre ami Milan) le plus total. Pour Kundera, le kitsch sert à occulter l’existence de la merde et de la mort. Ni la merde ni la mort ne sont à proprement parler évacuées ici, mais le film réussit l’exploit de les transformer en kitsch : la mort est soit glorieuse, soit bien méritée, et la merde sert à faire des blagues… L’inconséquence ne choque pas Duigan – c’est même plutôt, en plus du courage, ce qui l’attire ; mais que le mal puisse exercer un quelconque trouble, une once de fascination, voilà à quoi il ne faut surtout pas se confronter. La « traîtresse » avait de bonnes raisons de traîner avec un officier boche. L’honneur est sauf…