Ocean's Twelve

Film américain de Steven Soderbergh

Avec George Clooney, Brad Pitt, Julia Roberts, Catherine Zeta-Jones, Matt Damon, Casey Affleck...

Sortie le 15-12-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h05

 
 
   

Europe, cour de récré

Evocation leste et enlevée d’un casse à Las Vegas, Ocean’s Eleven parvenait brillamment à élever la classe au rang des Beaux-Arts. La mise en scène de Soderbergh y virevoltait avec autant d’élégance que ses interprètes. Légère baisse de régime dans Ocean’s Twelve, où le cinéaste le plus cool d’Hollywood, même s’il continue à manier la caméra avec virtuosité, fait preuve d’un peu moins de prestance. Ce n’est, cela dit, ni flagrant ni rédhibitoire, l’enjeu n’étant plus tout à fait – du moins plus seulement – le même. Ocean’s Twelve revendique, plus encore que son prédécesseur, un aspect ludique presque infantile. Il n’est plus tant question de mener à son maximum la jubilation frivole de l’attitude, du geste et de la légèreté, que de se perdre dans les méandres du jeu pur.

Jouer avec Hollywood et l’image de quelques stars, exilées en Europe le temps d'un film : c’est l’un des objectifs d'Ocean's Twelve – peut-être, et c’est dommage, le premier. Où Clooney doit affronter des suppositions peu flatteuses quant à son âge, Matt Damon en baver à cause de sa bouille de gamin et Julia Roberts… surprise ! Ces allusions au second degré réservent des moments d’une grande drôlerie, mais constituent aussi une limite : celle du film qui s’oublie dans le potache et devrait quand même se prendre un minimum au sérieux… Si Ocean’s Eleven pouvait s’interpréter au second degré, c’était à un niveau plus abstrait, qui ne nuisait pas à l’efficacité de la lecture immédiate : le film restait avant tout un film de casse mené avec brio.

Ici, il s’agit surtout de montrer qu’on s’amuse. Comme des gamins, à l’image de la fausse bagarre provoquée dans un TGV pour détourner l’attention du trésor convoité. Le film passe son temps, non pas exactement à détourner l’attention du spectateur, mais carrément à le berner, le noyant sous les informations incompréhensibles et les retournements spectaculaires de situation. Cette noyade a quelque chose de grisant, il faut bien l’avouer, mais la nonchalance chaloupée du premier opus pousse ici la désinvolture à un point tel que le film s'offre un rien décousu, bancal, voire empesé çà et là. La puérilité revendiquée, qui nous vaut quelques plans d’une gratuité plutôt réjouissante (panoramiques surprenants, série de zooms…), est à double tranchant, et le film ne satisfait pas complètement.

Reste qu’on y prend un plaisir fou. Plaisir de l’atmosphère conviviale de l’entreprise, qui transcende ce que l’autodérision hollywoodienne peut receler d’un peu roublard. Plaisir de retrouver des anciens de la galaxie Soderbergh (comme Catherine Zeta-Jones, belle à mourir et pleine de poigne) ou de découvrir notre Vincent Cassel national s’amuser comme un petit fou dans un rôle de gentleman-cambrioleur aristo-racaille adepte de la capoeira (les plans où il s’y entraîne sont superbes). Certes, on ne peut s’empêcher de tiquer en voyant une fois de plus un Français incarner l’arrogance face aux Américains ; le personnage ne manque néanmoins pas d’atouts et de panache, et le face-à-face USA-Old Europe est traité avec un tel humour qu’on abandonne bien vite les réflexes chauvins…

Quelques grammes de superficialité dans ce monde si grave… Propos amoral ? Sans doute, mais il ne s’agit pas ici de sous-idéologie lénifiante passée en contrebande : ce manifeste s’exprime au grand jour, avec une élégance folle, une ironie pétillante et un esprit vif. A telle enseigne que le vrai scandale serait d’y résister.