Les Soeurs fâchées

Film français de Alexandra Leclère

Avec Isabelle Huppert, Catherine Frot, François Berléand, Brigitte Catillon

Sortie le 22-12-2004
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h33

 
 
   

Soeurs de névrose

Le cinéma français aime régler ses comptes avec la famille. Dans ce premier film, Louise, esthéticienne pétulante, quitte son Mans natal pour se rendre à Paris faire éditer son manuscrit. Elle y est accueillie par sa frangine Martine, bourgeoise cloîtrée dans sa médiocrité dorée qui va difficilement supporter les facéties de son écornifleuse de soeur. Le psychodrame guette...
 
Entre la frustrée des villes et la bonnasse des champs, la première bobine fait d'abord douter: une patte scénaristique assez pataude qui n'oeuvre pas toujours dans la subtilité, une mécanique gaguesque un peu schématique et des caractères a priori surcaricaturés (la pantomime de Catherine Frot, étrange symbiose de Droopy et Bécassine, est plutôt risquée). Alors on est prudent, car on craint une énième comédie sociale chez les nouveaux riches. Patience. En laissant peu à peu affleurer sa gravité, le film emprunte une voie magnifique: cousine sautillante de Terence Stamp dans Théorème, Louise, qui investit à pieds joints le microcosme capitonné de Martine, va dévider malgré elle le fil de rancoeur contenue chez sa soeur depuis longtemps et évaluer l'abîme qui les sépare. Excédée par son insupportable bonheur, Martine va mesurer l'ampleur de son ratage existentiel. Les Soeurs fâchées, c'est donc l'histoire d'un rendez-vous manqué, celui de deux affects qui ne s'accordent plus. Le scénario pointe par petites touches, d'abord amusantes, les dissensions qui les opposent pour mieux faire sourdre une vérité cruelle : sous ses airs d'ogresse castratrice, Martine cache une fêlure insondable : quelque chose en elle n'a jamais pris forme. Louise est un char d'assaut en robe à carreaux qui emporte tout sur son passage mais qui, l'air de rien, traîne une sacrée névrose rampante... Ainsi avance Les Soeurs fâchées, version light et contemporaine de Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, faisant émerger avec économie une réalité humaine insoupçonnée. Cette lucidité logiquement teintée d'amertume n'épargne pas les seconds rôles : ni le mari de Martine (François Berléand, regard de fauve fatigué), ni sa voisine (formidable Brigitte Catillon) ne sortent indemnes de ce jeu de massacre en or massif. Quant au couple Frot/Huppert, il impose une cohérence chimique qui restera. Cette dernière parvient une fois de plus à nous étourdir dans une scène où, écumante de rage, elle explose après une gifle sèche. Ce film plus troublant qu'il n'y paraît mérite tous les égards, ne serait-ce que pour ces secondes fugitives où Isabelle Huppert se réinvente dans la plus belle colère de sa carrière...