Tropical Malady
Sud Pralad

Film international de Apichatpong Weerasethakul
France-Thaïlande-Italie-Allemagne

Avec Banlop Lomnoi, Sakda Kaewbuadee...

Sortie le 24-11-2004
Prix du jury - Festival de Cannes 2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 1h58

 
 
   

Comme un amant qui se dérobe

Des soldats, un cadavre, un village, un jeune paysan, un flirt, la ville, une chanteuse, la campagne, une grotte, un pénis en bois… Et puis finalement une traque fascinante dans la jungle fondée sur les réminiscences du passé, une traque entre le soldat de la première partie et un tigre qui pourrait bien être le jeune paysan dont il s’est épris… On l’aura compris, il ne faut pas chercher à comprendre le nouveau film de l’auteur de Blissfully yours, porté aux nues par la critique «élitiste», rejeté avec ennui ou agacement par beaucoup (voir la critique virulente qui en a été faite ici même). Ce cinéma-là s’expérimente, se vit.

La splendide facture de Tropical Malady est idéale pour que, dans un espace concret peuplé d’objets affranchis de toute signification a priori, un espace miraculeusement surgi d’un écran de toile, le spectateur trouve sa place, y existe comme bon lui semble – s’y assoupisse éventuellement… Eh oui, il faut bien l’avouer, l’ennui point de temps en temps, malgré les touches d’humour qui se font parfois jour et l’envoûtement qui guette au détour de chaque séquence et surgit parfois, impérial. Le film n’est pas exempt d’un certain hermétisme. Ainsi le début est-il constitué d’une étrange et opaque succession de saynètes à la fois banales et transcendées avec plus ou moins de bonheur (par l’humour, le kitsch, la primauté du geste sur le sens…). La suite, abandonnant les saynètes pour une lente marche articulant réel et mythe, restera tout aussi avare en indications narratives, ce qui ne s'avère pas toujours payant.

Il n’empêche. Même dans les scènes les plus déconcertantes subsiste un indestructible pouvoir d’enchantement. L’image est d’une beauté discrète mais époustouflante, liée au génie de la captation de la lumière, ainsi qu’à une netteté qui fait ressortir mille détails et nuances dans une composition en grand angle particulièrement inspirée – précise sans être étouffante, décalée sans être poseuse. Il en ressort une atmosphère unique, où un malaise souterrain (la tropical malady) se le dispute à une souveraine impression de pureté, de plénitude et de sensualité sereine. Chaque corps, chaque objet acquiert une irréductible présence, devient personnage et communique en harmonie avec le grand Tout autant qu'il exprime une insidieuse douleur d'être.

De cette expérience de cinéma, il reste à la fois une impression d’ensemble (une délicate esquisse d’histoire d’amour, une quête mythique dans la jungle) et des petites situations précises (un bloc de glace scié avec précision, une tête posée sur les cuisses d’un autre, un soda partagé avec la tenancière malicieuse d’un commerce prospère), mais pas de réelle entendement du chemin parcouru. Il n’est pas question de défendre ici un cinéma prétentieux et désinvolte qui, au mépris du spectateur, se passerait de tout indice dramaturgique ou esthétique. Cela dit, autant il serait trop facile de dire que tout l’intérêt du film réside dans l’incompréhension partielle qu’il suscite, autant il serait faux de dire, sous prétexte que subsistent dans notre esprit plus d’images que de dialogues, qu’on n’a eu affaire qu’à de l’esbroufe esthétisante. Film à forte personnalité, Tropical Malady n’a rien de «gratuit». Espace frémissant et délétère, de vie et de mort, d’ouverture aux sens et d’interrogation, il s'offre et résiste à la fois, conservant au final une part d’énigme ; c’est frustrant, mais ce n’est peut-être pas plus mal. Le cinéma n’est-il pas plus intéressant lorsqu’il nous déconcerte que lorsqu’il nous emmène sur des rails par nous-mêmes tracés d’avance ?