Tarnation

Film américain de Jonathan Caouette

Avec Jonathan Caouette, Renée Leblanc, David Sanin Paz

Sortie le 10-11-2004
Cannes 2004 - Quinzaine des réalisateurs Los Angeles 2004 - Grand Prix
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h28

 
 
   

Ma caméra, mon combat

Extirpé des entrailles de son auteur avec une véhémence inouïe, Tarnation est un bloc de souffrance sur pellicule, un coup de poignard émotionnel qui tente de recoller les lambeaux d'une existence laminée. Âgé de trente et un ans, Jonathan Caouette a filmé le chaos de sa vie depuis ses onze ans.
 
Au cours d'une entrée en matière éprouvante, le film nous expose les étapes qui ont fait de la vie du bambin un lent combat mortifère : le destin de sa mère schizophrène saccagée par les électrochocs, son viol sous les yeux de son fils, l'enfance battue de ce dernier par ses parents adoptifs, l'aveuglement des grands-parents complices... Face à ce ressac de révélations qui ferait passer la vie de Cosette pour une rafraîchissante partie de campagne , on s'incline vu qu'on pouvait difficilement faire plus juteux, plus précis dans la description du trognon de l'âme humaine. Alors oui, Tarnation dérange par son jusqu'auboutisme péremptoire, pour ne pas dire aveugle. Voir Jonathan Caouette, encore jouvenceau, jouer face à sa caméra une femme battue par son mari est tout simplement déchirant. Car on est incapable d'attribuer aux larmes de cet échantillon de souffrance humaine leur valeur véritable. Et qu'on se dit que sans sa caméra qui lui sert aussi bien d'exutoire thérapeutique que d'âme secourable, ce survivant aurait sans doute fini dans une décharge. Mais admettons que si ce journal intime écrit en lettres de sang déconcerte par son audace doloriste, c'est aussi parce que les événements qui y sont relatés ne peuvent, par leur nature, laisser indifférents. Les déboires estudiantins d'un jeune bobo du Upper East Side auraient difficilement passé la rampe... En assemblant dans son patchwork existentiel les morceaux d'une vie en charpie, Caouette propose sans le vouloir un état des lieux, celui de l'Amérique carencée d'Hubert Selby, dans laquelle végètent des pas-grand-choses dont la société n'avait pas prévu l'existence. Là aussi réside la force de cette mise à nu au napalm. Mais face à cette overdose de noirceur, on a le droit de tirer la sonnette d'alarme et de se carapater de cette petite boutique des névroses. D'une part parce que les enchaînements du montage sont horripilants et que ce kaléidoscope vomitif ne donne pas aux images qu'il brasse le temps de s'enraciner sur l'écran. Et qu'on a soudain envie de soumettre au jeune Caouette ce conseil prophylactique : « pose ta caméra, l'ami, il est maintenant temps d'aller voir le psy »...