Tarnation

Film américain de Jonathan Caouette

Avec Jonathan Caouette, Renée Leblanc, David Sanin Paz, Rosemary Davis, Adolph Davis dans leurs propres rôles

Sortie le 10-11-2004
Grand prix du Film Festival de Los Angeles 2004, Quinzaine des réalisateurs Cannes 2004, Sundance 2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 1h28

 
 
   

Le cas Caouette

Attention, événement. On lira très certainement çà et là – voire partout – des dithyrambes émerveillés criant à l’originalité absolue de ce roman-photo familial qui aurait pu rester sur les étagères du salon de son réalisateur. Il faut dire qu’une fée nommée Gus Van Sant (preuve s’il en est que le bonhomme n’est pas aussi intelligent que ses films) s’est penchée sur le berceau de Tarnation… J’ose espérer que ce n’est pas suffisant pour flouer le jugement critique (sa nature d’objet filmique bricolé et bouillonnant tendant à interroger les limites du cinéma est plus à même d’impressionner), mais on peut se demander si ça n’a pas joué dans la réputation magique avec laquelle le film nous arrive de Cannes…

Le seul intérêt du film n’est malheureusement pas d’ordre esthétique, mais ontologique. L’existence même de Tarnation, qui est le produit de vingt ans de filmage, sur tous types de supports, de morceaux de sa propre vie par le dénommé Jonathan Caouette (comédien pour le moins tourmenté par les tares familiales), est en effet un phénomène digne d’attention. Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de fascinant – et, sauf abus de ma part, inédit – dans le devenir sur l’écran du corps de l’acteur, qu’on voit vraiment évoluer de 11 à 31 ans au sein d’un seul et même métrage. Le hic, c’est que rien de vraiment fort ne ressort de cette psychothérapie au rabais dans laquelle le sujet se réfugie dans un narcissisme scabreux recourant à une mythologie éprouvée, à la fois kitsch et sordide.

Les problématiques à brasser n’y manquent pourtant pas. Le rapport à l’homosexualité – vécue à la fois dans le cliché de la «culture gay», excessive et chatoyante, et dans une vision underground quasi doloriste reconnaissant l’existence d’une normalité en marge de laquelle elle survivrait – constitue notamment un aspect qu’il aurait été intéressant de développer. Mais de développement, point. De façon générale, tout cela aurait pu avoir une certaine portée si un regard stimulant s’était posé de la part du trentenaire sur les traces de son passé ; après tout, on ne peut pas demander à un gamin à l’esprit torturé d’être d’emblée un génie du cinéma. Mais non content d’être filmé sans talent particulier, Tarnation est monté à l’aveuglette, et prouve aux tenants du discours démago selon lequel tout le monde peut faire du cinéma grâce à la «démocratisation» de la caméra et des logiciels de montage, que les objets qui en résultent ne sont pas forcément bons.

On a ici affaire à du simple déballage de vie privée sans mise en perspective. Se filmer soi-même, pourquoi pas ? Mais dès lors qu’on décide de se livrer à autrui, il convient de réfléchir un minimum à la façon de le faire, de trouver tout au moins un équilibre entre instinct et éthique. Persuadé que l’innocence première de sa démarche l’absout de toute dérive et que parle pour lui sa vie digne d’un talk show putassier (le plan où sa mère délire et celui où il soumet son grand-père à un interrogatoire, tous deux d’une ahurissante obscénité, pourraient figurer dans les pires émissions du genre), Caouette balance son vécu dans un bazar audiovisuel où une structure en flash-back bidon tient lieu de piment narratif à une histoire racontée principalement par des cartons à la troisième personne (mmmh... distanciation...). Agrémentées d’un fatiguant bout-à-bout de la discothèque personnelle du réalisateur, les images viennent parfois corroborer les cartons, souvent faire du remplissage. Et ce maelström a beau s’agiter dans tous les sens, le personnage ne prend pas beaucoup d’ampleur et le film reste désespérément plat, sans densité. Difficile, dans ces conditions, de crier au génie.