Mondovino

Film américain de Jonathan Nossiter

Sortie le 03-11-2004
Documentaire
 
   

Par Laurence Bonnecarrère


Durée: 2h15

 
 
   

Un document étourdissant sur le commerce du vin et les ravages de la mondialisation

Le documentaire  de  Jonathan Nossiter  qui révèle  les effets dévastateurs de la mondialisation pour la production du vin de qualité est  en même temps un subtil traité du goût. La question du discernement est au coeur du film. Quoi de plus délicat que la culture du vin ? Et quoi  de plus ridicule qu'un parvenu qui se pique de goût en prétendant inventer du vin pour les générations à venir, quitte à  planter un jour des vignes sur Mars ?

"Il y a plus vulgaire que de travailler pour l'argent, c'est de travailler pour la postérité ", aurait dit Orson Welles. Avec un chiffre d'affaire d'un demi-milliard de dollars par an, la famille Mondavi, qui produit plus de cent millions de bouteilles dans le monde, inonde la planète de ses vins sans âme. Non moins riches que mégalos, les Mondavi comptent bien coloniser Mars à moyen terme, après la Toscane et l'Australie. Leurs voisins, les Staglin, (détenteurs  de la  marque  Opus One), vivent entourés de sculptures grotesques  et  de meubles rutilants (comme cette table "inspirée de celle du Parrain 2" !) dans  ce qu'ils nomment sans rire leur "jardin d'Eden". Tous ces personnages sont gonflés de suffisance  comme des outres de vin trop fermenté. Mais les producteurs californiens n'ont pas l'apanage de l'opulence ostentatoire. Les experts et les oenologues "distingués" n'ont rien à leur envier. Robert Parker, le pape de l' oenologie, dont le "nez" assuré  pèse des millions de dollars,  nous reçoit dans une coquette masure entièrement vouée aux bouledogues pétomanes. Nos experts notent le vin comme des barils de pétrole:91,7, par exemple, pour telle marque dernier cri. Sans doute ignorent-ils  que ce qui se paie n'a pas de valeur. Réjouissant est le contraste entre cette brochette de plouks cosmopolites et nos princes du terroir -dont un maire communiste - qui ne cèdent pas un pouce de terrain.

Vivifiant et  spirituel,  le documentaire  est ciselé comme les vins d'Hubert de Montille. A déguster, juste pour le plaisir, ou bien à laisser reposer, pour la bonne bouche. Car le vin relève de l'art, pas de l'art en tant que  techné bien sûr, mais des Beaux-Arts: un grand  vin  est une  oeuvre, c'est-à-dire  une  "condensation de poésie qui célèbre  un  monde tout en  révélant ce qui ordinairement échappe au monde, son assise et son fond abyssal"  (Heidegger). Ce film est également un savoureux manifeste philosophique, capable de remplacer avantageusement  le cours du prof sur la culture. La sagesse épicurienne est ici révélée avec éclat, dans toute sa gloire intempestive. On apprend également que les fils expriment leurs pères comme les vins expriment un terroir - la question des filiations et de la transmission du goût  et des traditions constituant  la toile de fond de  l'enquête. Un mot enfin du contenu  politique du film : sachez que les personnalités les plus "conservatrices" sont en vérité des résistants et des libres penseurs, tandis que  les "progressistes", ceux qui font "bouger le monde", sont des bandits de grands chemins, des collaborateurs cupides, des barbares, qui se réclament sans sourciller de  l'ordre fasciste lorsqu'on les pousse dans leurs   retranchements. Force est de constater que le  "progrès" (mondialisation-acculturation) et l'intelligence ne font pas forcément bon ménage.

Jonathan  Nossiter nous offre deux heures jubilatoires, au plus près d'un  monde-terre irrigué par l'esprit, au plus loin de ce crépuscule mondial qui prend désormais la forme effroyable du jour technologique californien.