Les Revenants

Film français de Robin Campillo

Avec Géraldine Pailhas, Jonathan Zaccai, Frédéric Pierrot, Catherine Samie

Sortie le 27-10-2004
Venise 2004 - Sélection Horizon
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h45

 
 
   

La vie des morts

Et si les morts revenaient un jour à la vie pour demander droit de cité ?  Cette interrogation constitue par  elle-même  le défi gonflé que relève ce premier film français réfrigérant. Le cinéaste  pose ses questions avec la précision balistique du lanceur de couteaux.

Le premier plan balaye intelligemment la figure archétypale du mort-vivant forgé par le cinéma américain : une escouade de retraités qu'on dirait évadés d'un bain thermal de Vichy sort d'un cimetière provincial. On ne saura pas la cause de cette exhumation soudaine, mais on en cerne vite les effets : la démarche est lourde, le regard catatonique et le visage aspire à une félicité douteuse. Pas de marque cutanée renvoyant à leur état d'alors : ils sont comme vous et moi. C'est peut-être ce qu'il y a de plus anxiogène dès cette ouverture : cette façon de ramener  les revenants à un état parfaitement mortel néanmoins égrené de discordances inquiétantes (une présence atone qui semble les plonger dans l'instant présent et nulle par ailleurs, un peu de retard à l'allumage lorsqu'il s'agit de s'atteler aux tâches quotidiennes...). Car les morts comptent bel et bien se réinsérer socialement... et affectivement. Là, le film de Robin Campillo touche une corde sensible qu'on pourrait qualifier d'universelle : serions-nous capables d'affronter la présence d'un proche dont on a fait le deuil ? Comment concevoir la présence charnelle de ceux que l'on croyait disparus ? Car, même s'il amorce à plusieurs reprises la piste du fantastique, le film est une vibrante méditation sur le deuil. En revenant, les morts  réactivent le bagage de souvenirs qui reste chez leurs proches et qui déterminera la nature nouvelle de leurs rapports. En cela, ils agissent directement sur les vivants comme des catalyseurs. L'un des beaux personnages du film (incarné par une Pailhas toute en nuances) se heurte à cette incapacité de vivre les choses dans le flux d'une normalité impossible lors du retour de son ex-amant (Jonathan Zaccai, dont le regard d'acier trempé donne des sueurs froides). De ce malaise évident sourd une ironie latente : la physionomie des vivants devient plus mortifère que celle des morts... Par son montage cotonneux et la rigidité clinique de ses cadrages qui désossent le climat de cette urbanité somnambule, le film diffuse une inquiétante étrangeté qui, l'air de rien, nous désynchronise du réel pour mieux recadrer nos affects avec l'au-delà. Pour un premier coup d'essai, ça aurait pu être franchement pire.