Un long dimanche de fiançailles

Film français de Jean-Pierre Jeunet
Tiré du roman de Sébastien Japrisot

Avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, etc., etc...

Sortie le 27-10-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h14

 
 
   

Le petit monde de cinéma de Jean-Pierre Jeunet

Avant de faire des reproches à Jean-Pierre Jeunet, il convient de remarquer à quel point le bonhomme s'identifie aux personnages qu'il fait jouer par Audrey Tautou, que ce soit dans Amélie Poulain ou ce Long dimanche de fiançailles. Comme Amélie, il est obsédé par les petits riens (son goût pour la vignette anecdotique, son souci des détails) et par le bonheur des autres (ses spectateurs) ; de même que Mathilde refuse ici de croire à la mort de son Manech chéri et renonce à vivre sa vie en poursuivant son idée fixe, il refuse de voir disparaître un certain cinéma français de qualité et met tout en oeuvre (y compris des capitaux américains) pour le remettre sur pieds. Ironie du sort, Mathilde retrouve au final un Manech bien vivant mais... ; et s'il n'y a aucune raison de décréter la mort du cinéma populaire français, celui que propose Jeunet, bien qu'ambitieux, généreux et parfois touchant, est singulièrement dépourvu de vie.

Il y a somme toute une certaine cohérence dans le rapport entre les histoires que raconte Jeunet et son projet esthétique. Le problème, c'est que ce qu'on peut à bon droit considérer comme une névrose obsessionnelle (de sa part comme de ses personnages) n'est jamais remis en question. La générosité - réelle mais forcenée - du réalisateur ne saurait cacher le fait qu'au fond, ce qu'il propose (impose ?) est à prendre ou à laisser : si l'on refuse comme moi d'adhérer tripes et âme à la quête de Mathilde, si l'on reste insensible à l'éloge de l'intuition, de la superstition et de la détermination dont elle se fait le porte-parole, si l'on voit dans son amour fou plus de folie que d'amour, bref, si l'on trouve tout ça plus niais que bouleversant, on est bon pour le carreau. Reste à observer un beau livre d'images foisonnant de personnages secondaires...

On retrouve ici trait pour trait le Jeunet appliqué, minutieux, ultra-perfectionniste du Fabuleux Destin - à telle enseigne qu'on se demande si le réalisateur, fuyant la prise de risque et craignant de dérouter le public qui avait fait de son précédent film un véritable jackpot, n'a pas fait exprès d'injecter tout un tas d'ingrédients poulinesques dans une intrigue qui n'en avait guère besoin. Dans une fantaisie acidulée, certes innocemment réac et encline à la prise d'otage poético-émotionnelle, passe encore ; on peut en revanche trouver ça gênant dans un contexte tel que la boucherie des tranchées de la Somme. Abandonnant le jaune de vieille carte postale qui caractérise ses scènes de vie civile au profit d'un gris bleuté évoquant parfois de façon troublante les dessins de Tardi, Jeunet semble vouloir montrer qu'il ne fait pas le malin lorsqu'il traite de la guerre. Les séquences au front n'en demeurent pas moins rongées par le côté petit-monde-de-cinéma-clos-sur-lui-même qui est sa marque de fabrique - et qui fonctionnait mieux dans Delicatessen ou La Cité des enfants perdus, où il était pleinement assumé. Le sadisme "ironique-mais-empathique" envers les personnages devient franchement dérangeant, la truculence un rien déplacée, et la violence y est comme anesthésiée lorsqu'elle n'est pas carrément esthétisée. Ainsi d'effets forts douteux tels qu'un interminable travelling arrière chorégraphié où les soldats mettent la baïonnette à leur fusil pile au moment où la caméra passe près d'eux, ou un gros plan scientifico-pathogène sur le détonateur d'un obus sur le point d'exploser.

Ce dernier plan est symptomatique de l'incapacité de Jeunet à faire des choix tranchés de mise en scène (mettre en scène, c'est aussi cacher), de son besoin compulsif de tout montrer, de tout dire. A plusieurs reprise, on croit rêver : à peine la voix off a-t-elle évoqué en passant un élément quelconque (un lieu, un personnage, une situation...) que vlan ! l'image étaye dans la redondance la plus simpliste qui soit. Jeunet, s'il compose ses images avec soin, les fignole, les retouche et semble ainsi leur accorder une grande importance, leur fait en définitive bien peu confiance, au point de leur adjoindre une voix off explicative ou - selon le point de vue - de les reléguer au rang de simple vignettes illustratives subordonnées à la dite voix off... Artisan du cinéma à gros budget, il fait dans le décoratif à grand spectacle.

Dire après tout ça que, malgré l'aspect figé de l'objet filmique, des bribes d'émotion subsistent ne laissera pas d'étonner ! C'est pourtant le cas. Grâce, entre autres, au lyrisme minimaliste mais fiévreux de Badalamenti (néanmoins jamais aussi bon que chez Lynch) ; grâce, surtout, aux acteurs, tous excellents (allez, une petite mention spéciale au tourbillon Dupontel et à Gaspard Ulliel, absolument tétanisant lorsque son personnage lâche, les yeux à la fois hagards et illuminés, qu'il rejoindra sa dulcinée après son exécution...). Mais là encore, un hic : le casting est ahurissant, mais les personnages ont beau être attachants, ils sont tellement nombreux qu'ils n'ont pas tous le temps d'exister. Une fois encore, Jeunet se retrouve piégé par sa propre générosité. Il faut être indulgent et passer outre ces nombreuses réserves pour se laisser pleinement convaincre par son indéniable talent de narration et par le souffle romanesque certain qui irrigue Un long dimanche de fiançailles.