2046

Film hong-kongais de Wong Kar-wai

Avec Tony Leung, Zhang Ziyi, Gong Li, Takuya Kimura et la participation EXCEPTIONNELLE de Maggie Cheung

Sortie le 20-10-2004
Cannes 2004 - En compétition
 
   

Par Simon Legré


Durée: 2h08

 
 
   

La symphonie du regret

Quatre ans d'atermoiements pour un montage inachevé, des bobines jouant les arlésiennes, des festivaliers hystérisés chinant devant les marches, les oubliettes du palmarès sans autre forme de procès... La saga cannoise de 2046 a tout eu de la fresque épique.

Depuis cet imbroglio, les détracteurs du créateur aux Ray-Ban noires ont fusionné en cohortes tandis que ses défenseurs ont avivé l'énigme de ce spectacle à fantasmes. Alors qu'en est-il ? Disons qu'on déguste 2046 comme les restes matinaux d'un bon vieux clafoutis à la rhubarbe entamé la veille : la texture est bariolée, l'odeur du sucre aguiche nos papilles mais bizarrement, la saveur pâtissière s'est évaporée pendant la nuit d'immersion au réfrigérateur. Comme si le temps d'attente et la présence trop écrasante d'In The Mood For Love avait bridé l'envolée de son petit cadet. Revenons d'abord à l 'histoire : dans la chambre 2046 d'un hôtel hongkongais des sixties, un écrivain (Tony Leung, tifs gominés et moustache errolflynienne) tente de parfaire son roman d'anticipation érotique, oscillant entre sa clope, qu'il fume inlassablement, et ses étreintes capiteuses dans les bras de panthères de l'amour aux cheveux soyeux. Ce personnage n'est autre que le héros du film précédent. Mais le prude Chow est devenu un lovelace consumé par la nostalgie. Nostalgie d'une femme qu'il aima passionnément jadis, et qui hante le film de façon souterraine (Maggie Cheung apparaît enfin... mais fantomatique). Tenter de trouver le lieu et l'espace où stocker ses souvenirs endoloris, tel est le fil rouge auquel il s'arrime à travers les mots. Convulsions passionnelles, meurtrissures chuchotées : pas de doute, les thèmes sont les mêmes et le talent d'esthète du réalisateur des Anges Déchus est bien là. Le film, lui, s'infuse en nous comme un délire tamisé sous psychotropes : on est hypnotisé par ce sortilège visuel tout en flux temporels multiples et on se perd avec plaisir dans ce furieux magma peuplé de motifs langoureux... Il n'est à ce titre pas déplaisant de voir les corps s'aimanter pour mieux se détacher au cœur de couloirs d'hôtels anguleux, sur fond de musique chaloupée. Ce duel sensuel nous donne d'ailleurs à contempler des créatures irréelles endurant leur supplice vestimentaire avec dignité (une robe toutes les quatre secondes), et à admirer les talents multiples de la piquante Zhang Ziyi... Et de redécouvrir Gong Li, en dahlia noir mélancolique, dernièrement égarée dans les citadelles de carton-pâte de Chen Kaige... Mais une question se pose: 2046 doit-il être interprété comme le miroir déformé d'In The Mood For Love ? Ou comme une suite désincarnée de la matrice originelle ? Vu comme un écho distant et une ligne de fuite oblique de cette dernière, le film est une passionnante galerie sur l'immatériel du souvenir amoureux et la mélancolie qu'il inspire. Mais il faut bien l'avouer: délesté de ce dernier, vu de manière autonome, 2046 n'est pas l'aventure de cinéma qu'on espérait. Si l'érotisme en demi-teinte d'In The Mood For Love est balayé au profit de scènes aussi explicitement chargées que dans Happy Together, l'ensemble, presque figé de l'intérieur, s'incarne peu. Dans cet espace vaporeux, WKW a comme dilué son talent à (trop) caresser les motifs de la séduction. Alors que dans In The Mood For Love, nous étions témoins d'un schéma de la séduction à l'état de latence, nous ne sommes ici que les trublions d'un ballet esthétisant qui décline somptueusement ses effets mais, se refusant à nous, ne trouve pas l'élan qui le porterait à sa véritable hauteur. Nous sommes alors condamnés à regretter ce qu'aurait pu être cette méditation sur le temps et la mémoire, qui trouve néanmoins son point d'ancrage dans la poétique séquence de l'androide aux émotions différées. On se détache alors de ce bloc mélancolique qu'on aurait rêvé pleinement fascinant.