Un mariage à Boston
The late George Apley

Film américain de Joseph L. Mankiewicz
Scénario Philip Dunne

Avec Ronald Colman, Peggy Cummins

 
   

Par Laurence Bonnecarrère

 
 
   

Les beaux mariages

Inédit jusqu'aujourd'hui en France, Un mariage à Boston est un des premiers films réalisé par Joseph L. Mankiewicz. Inspiré par une pièce de théâtre datée,  le scénario peut paraître vieillot,  et l'on se demandera s'il était bien nécessaire d'exhumer une oeuvre dont le réalisateur de La comtesse aux pieds nus n'a même pas signé les dialogues.  La surprise et le plaisir de découvrir le  film balayent ces  réticences.  Cette oeuvre de jeunesse porte incontestablement la signature d'un cinéaste  inclassable,  et l'on est  fort  loin du théâtre filmé.

Mais plus près sans doute d'une  sémillante comédie américaine des années cinquante. L'histoire est celle de  George Apley, un aristocrate cultivé et rigide qui refuse de marier son fils et sa fille en dehors de sa « communauté » - puisque c'est bien de cela qu'il s'agit, encore et toujours, même si les prétendants ne sont pas des immigrés musulmans, mais simplement des américains mal nés, c'est-à-dire nés ailleurs qu'à Boston. Le jeune homme, promis depuis l'enfance à  la sage cousine Agnès, tombe amoureux d'une triviale  mademoiselle Cole dont le père serait entrepreneur à Worcester, aux portes de Boston. Quant à Eleanor, sa soeur, elle s'est éprise d'un jeune professeur de littérature qui a obtenu son diplôme  non pas à Harvard  comme il se doit mais à Yale (!). Inconcevable donc pour  l'héritier des Apley. Un moment ébranlé par les arguments de certains de ses proches, le père envisage de céder, puis il  se reprend, et tente, envers et contre tous,  d'imposer le respect des traditions. La   comédie se teinte  d'amertume, car le  «beau mariage», par-delà  les faux semblants, nous est donné pour ce qu'il fut vraiment pour ceux-la même qui le défendent : une  école   de frustration et  de résignation. Et pourtant, aussi critique qu'il puisse être vis-à-vis de ces impitoyables  coutumes, le réalisateur ne nous présente à aucun moment des caractères antipathiques, déplaisants ou ridicules. Le héros, George, est vaniteux, radoteur, et parfois même  indélicat.  Mais il peut  être tendre, voire spirituel  à ses heures, et son ambivalence  émeut. Qu'il lise Emerson ou même Freud et en discute avec son épouse ne sera pas  la moindre de nos surprises… Tous les personnages  sont déconcertants, comme par exemple  l'autre père, le  « mécanicien », un  parvenu du point de vue des Apley, mais  qui s'avère  finalement plus fin, plus intelligent et plus retors  que l'aristocratique et présomptueux George Apley. La jeune Eléanore est une forte tête – on songe à  la Katherine Hepburn des comédies du remariage - mais  elle sait composer lorsqu'elle le doit. Et puis il y a la figure étonnante de l'oncle Roger, cynique, subtil  et bienveillant, ou  encore  les indispensables  et symétriques aînées, la douce Catherine et la redoutable Amelia.  La jeune Agnès, finalement moins niaise que prévu, détraque les conventions en trompant notre attente.  Car rien ne confirme les idées reçues  dans ce film  où tout est  sinueux à l'image de  la caméra furtive et  aérienne du réalisateur.

Les  situations, les dialogues et la mise en scène sont tout sauf convenus, et finalement ces portraits de bostoniens snobs et raides  ne renvoient pas seulement l'image d'une  communauté étriquée. Brillante, originale et subtile, la vision du cinéaste  brille surtout par sa  générosité.