Notre musique

Film français de Jean-Luc Godard

Avec Sarah Adler, Nade Dieu, Rony Kramer, Georges Aguilar, Leticia Gutierrez, Ferlyn Brass, Jean-Christophe Bouvet, Elma Dzanic, Simon Eine

Sortie le 19-05-2004
Cannes 2004 - Hors compétition
 
   

Par Morgane Perrolier


Durée: 1h20

 
 
   

Dissonances

Triptyque entremêlant documentaire et fiction, Notre Musique commence par l’Enfer, autrement désigné par «Royaume 1». Huit minutes pendant lesquelles se succèdent des images de peuples qui s’entre-déchirent. Du noir et blanc à la couleur, des cowboys aux indiens, d’Auschwitz à Jérusalem, Godard fait la peinture cauchemardesque d’un monde apparemment voué, depuis toujours, à l’affrontement et à la mort.

Or «Je est un autre», rappelle le réalisateur, se plaisant à citer Rimbaud. La distance que le sujet éprouve face à lui-même repousse les limites de l’expérience personnelle ; chaque destin participe à une Histoire collective, chaque individu prend part, avec et comme ses semblables, à la tragédie de l’humanité toute entière.
 
La première partie de Notre Musique assemble donc, sans ordre chronologique, une série d’images diverses. Dans les dernières minutes de ce «clip» introductif survient une phrase du Notre père (la Bible, Evangile selon Saint-Matthieu, 6 : 9-13) : «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés». «Comme nous pardonnons, et pas autrement», ajoute Godard. Il s’agit désormais, face aux vainqueurs et à leurs désastres, d’apprendre à pardonner. Or tout pardon, émis dans le présent et concernant une chose passée, est un engagement pour l’avenir. Pardonner, c’est faire l’expérience d’un mouvement qui relie le passé, le présent et le futur. De ce point de vue, le choix des images et le montage que Godard présente dans son «Enfer» posent problème. Mettre sur le même plan des extraits de documentaires concernant le génocide juif, l’actuelle situation en Palestine, et des éléments de fiction retraçant la soumission des Indiens d’Amérique du Nord constitue un amalgame relativement douteux. Parler de pardon (c’est-à-dire mettre le passé à l’ordre du jour), concernant des moments de l’Histoire n’ayant souvent que peu de rapport les uns avec les autres (et pour certains, dont l’issue n’est pas encore déterminée aujourd’hui), reste problématique. 

Mais l’heure semble être, selon Jean-Luc Godard, à la réconciliation entre les peuples. Nous voilà donc à Sarajevo (martyre parmi d’autres, «Royaume 2», Purgatoire), à l’occasion des Rencontres Européennes du Livre. Alors que se croisent intellectuels et journalistes, palestiniens et israéliens, personnages fictifs et personnes réelles, le cinéaste évoque, au gré des débats et des discussions, ce qu’il appelle «la chance des vaincus» - cette forme éclatante de dignité, la seule chose qu’il vous reste après un combat perdu.  «Nous avons la chance qu’Israël soit notre ennemi. Nous vous devons la défaite et la renommée», dit un poète palestinien à une journaliste israélienne, petite-fille de rescapé juif et militante pour la paix. Godard soulève ici un problème qui bouscule les schémas de pensée habituels. Finalement, si l’homme persiste à se trouver des ennemis et à mener des guerres contre ses semblables, n’est-ce pas pour se placer, dès qu’il le peut, dans une position de victime ?

 Quand il y a vainqueurs et vaincus, le pardon et l’entente ne sont donc pas si évidents à construire, ou à reconstruire. Olga, jeune juive d’origine russe, veut la paix. Elle est prête à mourir pour son idéal, à mourir pour «tuer la terreur». «La liberté sera totale quand il sera indifférent de vivre ou de mourir», affirme-t-elle. Dans une salle de cinéma de Tel-Aviv, elle demande à n’importe quel israélien présent, celui qui le voudra bien, de mourir avec elle;  elle est alors descendue par les forces de l’ordre. Dans sa sacoche, au lieu d’une bombe, on trouvera des livres… Olga quitte la Terre, et arrive au Paradis – «Royaume 3» de Notre Musique, rives ensoleillées du lac Léman, scrupuleusement gardées par des marines américains. Mais quelles étaient finalement ses intentions ? Olga meurt pour la paix, tel un bouc émissaire, une victime sacrificielle, mais l’avait-elle véritablement voulu ? Ces interrogations restent sans réponse, et sans doute, à en croire Godard, sans importance : «la vie est une chose, la mort en est une autre», «la vie existe, la mort n’existe pas». L’héroïne trouve son carré de Paradis, «l’autre monde» qu’elle se plaisait à évoquer quand elle se trouvait encore au Purgatoire.

Si, dans son dernier film, Jean-Luc Godard pose des questions sans pour autant  prétendre pouvoir y répondre de façon définitive, allant ainsi à contre-courant d’une certaine forme de cinéma se proclamant de nos jours comme autorité intellectuelle, ses choix de montage et la structure même de son film (Enfer/Purgatoire/Paradis) sont toutefois problématiques, voire contestables. D’une part, ils conduisent à des rapprochements dont la pertinence reste douteuse, et, d’autre part, ils tendent à justifier des faits difficilement justifiables : la mort d’une personne innocente comme sacrifice pour la paix, le suicide (ou plutôt l’indifférence à la vie) comme manifestation ultime de liberté.