10 on Ten

Film iranien de Abbas Kiarostami

Sortie le 26-05-2004
Cannes 2004 - Un Certain Regard
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h23

 
 
   

On the road again...

Au fond, la voiture a toujours été l'élément moteur des films de Kiarostami. Il y a cette analogie évidente entre la voiture et l'écran de cinéma (le pare-brise) : filmer en voiture, c'est peut-être opérer une mise en abyme de la projection cinématographique...

Par ailleurs, si la voiture est un lieu privilégié, propice à la conversation qui peut accueillir l'autre, elle permet au sujet de s'exprimer librement sans avoir à regarder l'autre dans les yeux. Comment conduire son propre cinéma et notre point de vue sur le septième art en général ? Voilà la question que se pose sans discontinuer maître Abbas, soixante-quatre ans au compteur, visage de vieux sage flegmatique, au volant de son 4x4 bleu marine tout terrain qui, à l'instar du héros du Goût de la cerise sillonne les chemins tortueux des collines rocailleuses qui entourent la banlieue de Téhéran. Abbas effectue une double mise en abyme : revenant sur les lieux mêmes du Goût de la cerise où, à l'avant-dernière séquence, le héros pensait se laisser mourir dans un ravin sous un ciel étoilé, il place sa caméra de trois-quarts sur le siège de gauche et s'adresse à elle comme la conductrice de Ten, cadrée en plan serrée, qui discutait tout en tenant le volant. Le spectateur à le privilège de se voir conférer le rôle d'élève-passager, auquel le réalisateur du Vent nous emportera s'adresse dans une leçon de cinéma découpée en dix chapitres numérotés, comme dans Ten. C'est au cours de cette ballade solaire que Kiarostami va énoncer, sans didactisme aucun, avec un sens limpide de la pédagogie, son lent cheminement d'autodidacte solitaire vers l'épure de sa forme, le balayement des oripeaux narratifs qui embourbent à son sens le paysage cinématographique contemporain et, bien entendu, celui d'Hollywood, qu'il se plaît tant à fustiger. Chaque chapitre apporte une pierre à l'édifice cinématographique du cinéaste (le travail de l'acteur, le scénario, la musique?) qui, si on connaît l'articulation de sa pensée filmique, ne surprendra pas. Ce qui fascine, c'est l'étonnante évidence avec laquelle ce penseur de l'image se confronte au spectateur dans cette invitation à la contemplation du monde qui parvient à détourner en une heure et quart la sacralisante notion d'auteur. Les auto-stoppeurs cinéphiles doivent donc à bien des égards prendre part à ce voyage en plan fixe.