Old Boy

Film coréen de Chan-Wook Park

Avec Min-sik Choi Ji-tae Yu

Sélection officielle festival de Cannes 2004
 
   

Par Frédéric-Pierre Saget

 
 
   

Au départ, Oh-Dae-Soo est saoul. Cela arrive. Rien d’extraordinaire, donc. Sauf que Oh-Dae-Soo se fait enlever et séquestrer dans une chambre d’hôtel pendant quinze ans, sans aucune explication. Quinze ans sans sortir, quinze ans avec juste une télévision, pour apprendre que sa femme a été assassinée, du papier pour écrire, et quatre murs. Quand Oh-Dae-Soo est libéré, toujours sans explication, il n’a qu’une envie : comprendre les raisons de son enlèvement et se venger.
On pourra reprocher ce qu’on veut à Old Boy, son scénario trop alambiqué ou sa mise en scène un peu surfaite, son ultra-violence… Ou bien le fait qu’il flattait le président cannois Tarantino. Cela reste un excellent film, une tragédie coréenne moderne et sanglante. L’impitoyable mécanique dont parlait Anouilh à propos de la tragédie grecque est ici à l’½uvre : notre héros ne cesse de se démener pour échapper aux griffes de son persécuteur et, plus il tente de lui échapper, plus il tombe dans son piège. Bref, entre une figure divine,un grand homme d’affaires qui loge au dernier étage, le Penthouse, d’un immense building et des histoires d’incestes, Old Boy nous amène à réfléchir sur la condition d’être humain dans la Corée défigurée du vingt-et-unième siècle.
Quand on a compris cela, nous ne pouvons plus rien reprocher à Old Boy. Sa mise en scène, parfois clippesque, parfois tirant vers une esthétique Amélie Poulainienne, n’est que la mise en images de la mécanique diabolique. La caméra est partout, elle suit les moindres gestes de Oh-Dae-Soo et multiplie les angles sous lesquels nous le voyons à une vitesse incroyable. Puis soudain, pendant une séquence, elle se calme et nous suivons un combat entre Oh-Dae-Soo et une bande d’employés d’une étrange entreprise en un seul plan séquence, un long travelling latéral sur un couloir, lieu de la rixe. Soudain, la caméra rappelle que l’incroyable labyrinthe dans lequel s’égare Oh-Dae-Soo n’est pour finir qu’une ligne droite, toute tracée par le Dieu vengeur du Penthouse, cette ligne droite que nous voyons s’inscrire sur l’écran, dans un plan, pour décrire le trajet et le futur impact du marteau que notre héros tient dans la main. Old Boy est l’histoire du trajet de l’arme que l’ennemi d’Oh-Dae-Soo a conçue.
Puis, quand l’arme a atteint son but, qu’elle a blessé à mort, que se passe-t-il, qu’apprend-on ? Nous apprenons qu’il vaut mieux être ignorant de sa propre condition. ¼dipe voulait savoir qui avait tué Laïos et il finit par se crever les yeux pour ne plus (sa)voir. Oh-Dae-Soo fait de même et l’ignorance qu’il désire tant à la fin, il l’obtient par les yeux, lui aussi.
En réactivant la tragédie grecque avec brio, Park montre qu’il n’y a pas grand chose de changé depuis deux mille ans, à part peut-être que le monde est encore plus violent, et il vaut toujours mieux ne rien savoir sur ce qu’on est, à savoir de petites bêtes enfermées dans une minuscule case ou bien de petites bêtes qui n’ont qu’un objectif qui les font vivre. Finalement, Oh-Dae-soo n’avait pas tort de boire et d’oublier qu’il était un raté. Old Boy est bien le premier film d’initiation où le héros n’apprend rien de nouveau. Old Boy (ancien élève, pour les anglophobes) au début, Old boy à la fin, Oh-Dae-Soo comprend que l’école de la vie a très vite dispensé l’intégralité de son éducation.