Tropical Malady

Film thaïlandais de Apichatpong Weerasethakul

Sélection officielle du festival de Cannes 2004
 
   

Par Frédéric-Pierre Saget

 
 
   

Deux hommes s’aiment. Nous assistons à leur émoi naissant, entre la forêt tropicale thaïlandaise et la ville. Puis, tout change et prend une tournure allégorique : la séduction se transforme en chasse, chasse d’un shaman qui se transforme chaque nuit en un tigre sensuel.

Que dire de plus ? Tropical Malady est un film contemplatif qui ne peut se résumer que de deux façons : en trois mots ou en vingt pages. Il vaut donc mieux se limiter à ces quelques mots.
Autant le dire dès maintenant, pour s’en débarrasser : je n’ai pas aimé Tropical Malady. Mais ce sont mes goûts, et mes couleurs, qui ne se discutent pas et qui, pour finir n’intéressent pas grand monde. Autant tenter de s’en départir. Il apparaît alors clairement que Tropical Malady est un grand film, aux multiples lectures, un éloge de l’amour, un vrai, pas comme celui de Godard. Weerasethakul traite son sujet avec finesse, choisissant de nous montrer deux fois les mêmes actions, une première fois de façon réaliste puis une seconde fois de façon allégorique. N’est-ce pas là tout le problème de l’amour, à la fois bassement matériel, terre-à-terre et sexuel, hautement puissant, transcendant la prose de ce monde ? Qu’est-ce qui représente le mieux l’amour de nos deux héros : ce plan, sous la pluie, où l’un met délicatement sa tête sur les genoux de l’autre ou ce tête-à-tête entre un tigre et un de nos deux héros qui clôt le film. Sans doute les deux.
Apichatpong fouille, explore pour rendre compte de l’amour, de toutes ses facettes, comme Albert Cohen pouvait le faire dans Belle du Seigneur, passe d’une séquence de karaoké sur-éclairée à un plan de camouflage dans la boue à peine visible. Nous, nous contemplons, parfois sans comprendre : peu importe, Apichatpong a atteint la vérité pour nous, il nous montre l’intelligible et, face à l’intelligible, il n’y a plus qu’à contempler. Comme on contemple ces plans fixes sur des broderies. Qu’est-ce qu’elles font là ? Images figées de l’amour ? Sans doute… Nous comprendrons plus tard, quand du temps aura passé. Pour l’instant, nous nous laissons bercer, en lisant les textes qui accompagnent ces broderies et nous apprenons ce qu’est la vie.
Qu’on aime ou pas Tropical Malady, parce qu’il est de ces films qui divisent, qui font fuir la moitié de la salle et rendent l’autre moitié extatique, il vaudrait mieux retenir (et apprendre à prononcer) le nom d’Apichatpong Weerasthakul, histoire de ne pas avoir l’air trop niais quand, dans vingt ans, il sera considéré comme le génie du cinéma, emportant d’un coup tous les prix de Cannes et pas seulement le prix du jury.