Troie
Troy

Film américain de Wolfgang Petersen

Avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom, Diane Kruger, Peter O'Toole...

Sortie le 13-05-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h45

 
 
   

L'Hollywoodiade

Chante, Wolfgang Petersen (Dans la ligne de mire, Air Force One, En pleine tempête...), la colère du divin Achille aux pieds infatigables (Brad Pitt, qui sait être en colère et se montrer sarcastique, mais s’avère incapable de jouer la tristesse) ! Et dis-nous qui, parmi l’illustre Hector (impeccable Eric Bana), Pâris le bellâtre (Orlando Bloom, parfait dans son rôle, puisque insupportablement mignon), Agamemnon le roi des rois (Brian Cox, plus fourbe que le personnage original, mais pourquoi pas) et l’industrieux Ulysse (Sean Bean, coupe de cheveux ridicule), survivra à la chute de Troie aux beaux remparts ?

On aimerait bien ne pas passer son temps à comparer le film avec L’Iliade. Chaque relecture d’un mythe apporte son interprétation, ses modifications ; il en a toujours été ainsi. Changer des éléments du matériau original n’est donc pas condamnable en soi - cela peut s’avérer très riche, lorsqu'en surgit une dimension nouvelle pertinente. Mais les modifications scénaristiques de Troie, qui semblent parfois dues au simple bon vouloir du scénariste, ne servent pas grand chose d’autre qu’une conception étroite de la dramaturgie et une idéologie fatiguante.

Les dieux, notamment, - et avec eux, le fatalisme essentiel de la mythologie grecque - sont les grands absents du film. Ils sont certes souvent évoqués, mais ne jouent pas le rôle qu’ils tiennent chez Homère. Seule apparaît aux yeux de son fils Achille, un rien démystifiée, Thétis, incarnée par une Julie Christie décatie (or les déesses ne vieillissent pas ! Il eût par ailleurs été beaucoup plus troublant que la mère de Brad Pitt soit physiquement plus jeune que lui, m'enfin...). Le film choisit de se concentrer sur les hommes, en ayant le bon goût de ne pas prendre parti pour l’une des deux armées. Sans pour autant renier l’impérialisme grec, qui n’est pas sans rappeler Gladiator, où Rome était «la lumière dans les ténèbres du monde»… Des hommes, un modèle civilisationnel, une conquête, pas de dieux, donc. Soit. Mais qu'y a-t-il pour remplacer ces derniers ? L'amour...

Eh oui. Troie fait de l’amour le centre de l’histoire. L’amour, le grand, le romantique, celui pour lequel on sacrifie tout, sa vie ou celle de sa cité... Forcément, par rapport à L’Iliade où elles ne sont guère plus que des butins de guerre, le repos des guerriers, les pleureuses de leur mort et les éleveuses de leur progéniture, les femmes ont gagné des galons en humanité. Elles gagnent cependant aussi en niaiserie, ce qui rend d’autant plus insidieuse leur infériorité. Le personnage de Briséis, la captive d’Achille dérobée par Agamemnon, n’est développé que pour tenir des leçons de morale et apporter un peu de douceur dans le c½ur de brute du chef des Myrmidons. Toute la dimension homosexuelle (Patrocle, le compagnon d’Achille dans le poème d'Homère, devient ici le cousin qu’il protège, c’est dire...) est ainsi éludée, de même que l’érotique du combat et l’aspect primitif de L'Iliade sont évacués au profit d’un lyrisme surfait et de questionnements humains peu convaincants, au rang desquels figure le pénible leitmotiv pseudo-métaphysique du film : «Nos noms résonneront-ils pour l’éternité ?…»

Au-delà de ces considérations comparatives, Troie est une honnête épopée hollywoodienne, parfois très sage, avec parfois un petit truc décalé en plus. Audiovisuellement parlant, tout l’attirail épique (consacré par Le Seigneur des Anneaux) est là : les vues aériennes prolifèrent, les armées sont décuplées par la magie des images de synthèse, des personnages ouvrent de grandes portes avec allure, le son in disparaît des scènes de carnage et laisse la place à une musique pathétique, laquelle verse à fond dans la veine « ethnic » dont raffole de plus en plus Hollywood, etc. Dans l’ensemble moyennement inspirée, la réalisation s’offre de temps en temps quelques audaces plus ou moins payantes (vision subjective, ralentis, zooms…). L’humour n’est pas absent des dialogues, qui oscillent entre le parler solennel des vers d'Homère et les insupportables sentences hollywoodiennes. En fin de compte, ni très enthousiasmant, ni complètement mauvais, le film, souffrant toutefois d’inégalités au niveau du rythme de la narration, se regarde sans déplaisir. Rien que pour les ponchos que portent les hommes quand ils ne guerroient pas, il vaut d’ailleurs le détour.