Spider

Film canadien de David Cronenberg

Avec Ralph Fiennes, Gabriel Byrne, Miranda Richardson

Sortie le 06-11-2002
Présenté au Festival de Cannes
Compétition officielle
 
   

Par Christophe Chauvin


Durée: 1h36

 
 
   

Très attendu à Cannes six ans après Crash, le nouveau film de David Cronenberg est enfin arrivé et on n’est pas déçu du voyage ! Voyage en effet, puisque le film se présente comme une éprouvante (en) quête à l’intérieur de l’esprit d’un schizophrène, qui donne son prénom au film.

Spider, après plusieurs années d’internement en hôpital psychiatrique, revient à Londres sur les lieux de son enfance où, étant jeune, il a vécu un drame psychologique familial traumatisant. Comme le personnage de Memento, il part à la recherche d’une vérité profonde, enfouie au fin fond de son esprit malade, où les personnages se substituent à d’autres (cf. Lost Highway et Mulholland Drive) et où la réalité et sa représentation sont parfois très différentes.

Même s’il peut paraître éloigné des autres films de Cronenberg, Spider n’en est pas moins étrange. Ici, ni scènes gores, ni manipulations génétiques. Le film rejoint néanmoins Exitenz en ce sens qu’il repose sur la difficulté de savoir dans quelle réalité nous vivons. Car Spider est plus un film sur la psychose, la perte de la réalité que sur la schizophrénie, dont le metteur en scène ne prétend jamais donner une définition (si tant est qu’on puisse la définir). S’inspirant visiblement de Kafka et de Freud, Cronenberg propose une approche plutôt psychanalytique. La figure de la mère (Miranda Richadson dans un triple rôle), omniprésente dans le film, apparaît à travers divers personnages qui jouent tous un rôle important dans la vie du protagoniste. Le complexe d’Œdipe de Spider, dû à la mort de sa mère, et le trauma qui en résulte, ont vraisemblablement précipité sa folie, qui s’affirme déjà avant la perte maternelle. On peut penser que le cadre familial instable de l’enfant, avec l’absence répétée du père, les conflits avec lui et le repli dans le cocon maternel sont à l’origine du traumatisme psychologique et de la haine du père. D’ailleurs, même avant la tragédie, le petit Spider tisse déjà sa toile, dans laquelle il s’enferme petit à petit, comme s’il se recroquevillait dans sa propre folie, métaphore parfois associée à la toile d’araignée. D’où cette approche freudienne de Cronenberg qui aborde une nouvelle fois la question de la nature humaine mais sous un angle différent : réflexion sur l’influence de l’enfance dans la constitution du caractère adulte de l’homme.

Sans aucun artifice, ni effets spéciaux, la narration, l’ambiance bizarre du film, reposent entièrement sur la mise en scène très posée et sur les plans dépouillés de Cronenberg, sur la superbe photographie de Peter Suschitzky, et sur la musique toujours impeccable d’Howard Shore ; sans oublier la présence de Ralph Fiennes (qui est de presque tous les plans).

La lenteur, les jeux de perspective, la profondeur de champ et la bande sonore : autant d’éléments qui, ajoutés aux murmures perpétuels de Spider et aux notes illisibles marquées par celui-ci sur un mystérieux carnet, servent à nous plonger dans l’esprit du psychopathe et à créer une atmosphère étrange, presque indescriptible.

Malheureusement, Spider n’est pas un film parfait dans la mesure où l’on ressent un certain manque, un inaboutissement à l’issue de la projection. En effet, même si le traitement de l’intrigue reste assez limpide, Cronenberg s’amuse à brouiller sans cesse les pistes et à ne jamais nous donner de réponse aux questions que l’on se pose tout au long du film. Or à la fin, il résout en quelque sorte le problème : il choisit la clarté plutôt que l’ambiguïté - qui aurait nettement pu faire réfléchir sur le sens de ce dénouement. Dommage, car on reste alors un peu sur sa faim et on aurait attendu un traitement psychologique un peu plus approfondi sur un sujet aussi riche. Ce qui n’empêche pas Spider d’être un film génial !

Cronenberg s’approprie donc avec brio cette histoire étrange dont le scénario a été proposé au réalisateur par Ralph Fiennes lui-même, qui trouve ici un vrai rôle de composition à la mesure de son talent, immense. En dépit d’une fin un peu rapide, Spider est néanmoins une très bonne occasion de se faire une toile !