Les Sucriers de Colleville

Film français de Ariane Doublet

Sortie le 07-04-2004
 
   

Par Frédéric-Pierre Saget


Durée: 1h30

 
 
   

Pour en extraire le substantifique sucre

Un jour, Ariane Doublet, réalisatrice normande, apprend qu'une sucrerie de la région est sur le point de fermer. Alors, hop, Ariane prend sa caméra et va filmer les derniers jours. L'avantage, c'est qu'Ariane Doublet est une documentariste extrêmement douée qui avait déjà prouvé son talent dans Les Terriens, splendide documentaire sur cette fameuse " France d'en bas " face à l'éclipse; habile façon de dresser un portrait amoureux de tous les agriculteurs qu'elle a fréquentés dans sa jeunesse. La voilà qui réitère, cette fois avec des gens qu'elle ne connaissait pas. Le résultat n'en est pas moins bon.

Il y avait tout, dans le sujet et la situation de ce film, pour produire une oeuvre politique. C'était facile.  Ariane Doublet esquive. Ici, le moment d'urgence révèle les êtres humains, leurs doutes, leurs faiblesses, leur humour et surtout leur profond attachement à un métier qu'ils ne cessent pourtant de décrire comme difficile. Et nous les croyons. Dans la salle de contrôle où des repas un peu illégaux se déroulent, le bruit des machines, du fer, de ces immenses monstres d'acier qui broient la betterave pour en extraire le sucre, ce bruit est oppressant. Mais l'amitié des ouvriers le couvre, le transcende. Parce que les sucriers de Colleville sont tous amis entre eux, ils ont fait trente, quarante, cent saisons ensemble, les coudes serrés pour que le sucre soit bon. Cette sucrerie, c'est leur vie et elle menace de fermer.

Pourquoi ? Nous ne savons pas vraiment. Lentement, les discussions d'ouvriers nous le révèlent. Parce que la force expressive du cinéma d'Ariane Doublet fonctionne à double sens: si la situation d'urgence révèle les hommes, les hommes révèlent la gravité de la situation. La sucrerie de Colleville doit être fermée parce que L'Etat, personnage du documentaire à la voix acousmatique, veut donner un peu plus de puissance aux sucreries ayant des visées européennes pour qu'elles puissent véritablement entrer dans le marché européen. Et cela demande le sacrifice des sucreries minuscules comme celle de Colleville. Ariane Doublet n'efface pas cet aspect de son documentaire, mais elle l'aborde en filigrane, comme un élément qui ne peut être maîtrisé et compris de bout en bout. Des discussions autour d'un verre aux réunions syndicales, nous en savons autant que les ouvriers et nous sommes pris dans le même suspense : combien de saisons, combien de ces laps de temps pendant lesquels la sucrerie connaît ses gros rushs de production de sucre qui demandent l'emploi de saisonniers, ces laps de temps si vitaux au bon équilibre des ouvriers, avant la fermeture de la sucrerie ?

Ariane Doublet effleure. Il suffit d'un plan fixe à l'extérieur de l'enceinte de l'usine pour comprendre qu'elle n'a plus le droit de tourner dans la sucrerie. Ariane Doublet ne nous le dira jamais. Il suffit d'un silence en réunion syndicale pour entrevoir l'horreur de la décision de fermeture. Ariane Doublet ne le soulignera pas. Il suffit d'un regard bien filmé pour savoir ce qui se passe en cet homme. Pas de voix-off pour l'expliquer. Les Sucriers de Colleville sont une démonstration de cinéma, de ce que peut être le cinéma documentaire dans toute sa splendeur et dans toute sa simplicité. A voir en salles, parce que Les Sucriers de Colleville, c'est  aussi un immense pari : tourné en Dvcam, il est aussi diffusé au format DV, par décision d'Ariane Doublet, et bien que son producteur lui ait proposé le kinescopage. Sans doute parce que la pellicule est désormais un support un peu trop étatique.