The Brown Bunny

Film américain de Vincent Gallo

Avec Vincent Gallo, Chloé Sevigny, Cheryl Tiegs

Sortie le 07-04-2004
Cannes 2003 - En compétition
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h30

 
 
   

La Passion de Bud

Vincent Gallo est un personnage inclassable dans le paysage cinématographique contemporain. Oscillant entre l'image de mascotte sexy qu'une pub pour caleçon Calvin Klein lui conféra jadis et de petits rôles remarqués chez Kusturica, Ferrara ou Claire Denis (tour à tour pizzaiolo en rut et anthropophage livide), il signait en 98 un déroutant premier film, Buffalo'66, ballade identitaire au sein d'une ville de ploucs.

Le revoici de nouveau aux commandes d'un second long, amputé d'une demi-heure suite à une désastreuse présentation cannoise qui, on le comprend, offusqua l'animal. Mais parce qu'elles n'obéissent pas à la grammaire usuelle du spectacle, certaines oeuvres méritent-elles d'être traitées avec le même égard qu'un potage au tapioca périmé ? The Brown Bunny ne méritait pas la Palme d'or. Mais plus de considération eût été légitime, au regard d'une oeuvre à l'authenticité si assumée.

Voici Bud, personnage énigmatique, cow-boy déphasé au regard lessivé, bourreau des c½urs au bout du rouleau, qui enfourche son van et traverse des étendues d'une Amérique (dés)incarnée. Tout renvoie à la figure archétypique du mythe américain : les lieux où il fait halte, le désert qui lui sert de cadre, ses cheveux poussiéreux et décoiffés par le vent, sa veste en cuir usée par l'épreuve du temps.

Très vite, The Brown Bunny dévoile une densité élégiaque qui fait mouche. La caméra se met au diapason de l'immensité des paysages et les colore d'une tristesse planante qui fait écho à la nostalgie communicative du héros, jouant sur le perpétuel contrepoint plans serrés/plans larges. Cette rythmique graphique trouve rapidement une ligne de cohérence qui va devenir le nerf visuel du film tout entier. Si Gallo filme son personnage comme un trophée phallique présent à chaque plan, celui-ci trouve un écho justifié dans le contexte géographique où il évolue, territoire sans cesse guetté par le vide, par une lumière qui dilate les horizons. Gallo instaure un espace-temps indécis où les repères chronologiques s'effacent peu à peu au profit d'une gamme émotionnelle qui scande les diverses étapes du film. Comme souvent chez certains personnages de cinéma, la personnalité de Bud se devine plus qu'elle ne se donne  et n'a de cesse de s'élaborer sous nos yeux. Par un geste de main, la furtivité d'un regard, le poids d'une expression.

Comme le héros de Paris-Texas, Bud respire la tristesse. Revenu de tout, il traîne une déprime mal digérée qui le ronge à petit feu, il  regarde ses mains, s'arrête pour parler à des femmes esseulées au bord de l'autoroute, leur proposant de les emmener mais les laissant, tel un Don Juan maléfique dévoré par l'oubli. Car Bud cherche à ne pas oublier Daisy, la femme de sa vie. C'est sa raison d'être, le moteur de sa quête, quête qui culmine en une minuscule chambre d'hôtel, dont l'exiguïté fait immédiatement contraste avec l'étendue vertigineuse des espaces jusqu'alors traversés. Ils sont là, l'un face à l'autre.

Chloé Sévigny parvient à imposer, en deux répliques, une présence cabossée qui retourne le c½ur. Le poids du silence recouvre une souffrance encore non- cicatrisée. Survient alors cette fellation incroyable de sécheresse brutale, catharsis irréversible qui clôt le film sourdement, nous laissant seul avec Bud étendu sur son lit, tel le rescapé d'un tremblement de terre qui refuserait de quitter les décombres. Scène d'une crudité viscérale, mais touchante à la fois, qui met un terme au lent cheminement d'un être  évoluant dans le mirage perpétuel d'un souvenir, qui tend à le faire durer comme plaisir suspendu pour mieux pouvoir le retenir dans le temps.