Shara

Film japonais de Naomi Kawase

Avec Fukunaga Kahei, Hyundo Yuka

Sortie le 31-03-2004
Cannes 2003 - Compétition officielle
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h39

 
 
   

Chronique d'une évaporation

Le cinéma de Naomi Kawase aime le silence, comme le montraient déjà ses premiers documentaires en forme de quête introspective. Elle partait sur les traces de ses racines, de son père, cet inconnu sur lequel elle tentait de faire la lumière. La famille est donc un thème qui la travaille, et qu'elle travaille de film en film avec une caméra qui, avançant en tapinois, recueille les sensations du monde.
 
Son univers, qui rend palpables les signes laissés par le cycle des saisons -présentes ici plus que jamais- évoque une symbiose inattendue entre Ozu et Tarkovski. Aveuglante de beauté, l'ouverture de Shara éclipse littéralement toutes celles des films qui étaient montrés à Cannes l'an passé. La caméra se meut lentement sur elle-même, scrutant en plan-séquence les recoins d'un jardin d'abord déserté, nous faisant vivre chaque mouvance comme un souffle tiède et revigorant. Puis, suivant deux jumeaux d'une dizaine d'années, elle les accompagne, fiévreuse, au gré de leurs déambulations amusées jusqu'à ce que l'un d'eux disparaisse au détour d'une des rues labyrinthiques. Volatilisé dans le silence du quotidien. Il n'y a plus rien. Sauf des images délavées de feuilles mortes. C'est aussi simple que ça, mais on est sidéré par le talent de la jeune cinéaste qui capte le monde comme une danse lancinante.

Le film, c'est le poids de ce deuil cinq ans après, avec lequel le jeune frère, ado comateux, doit désormais vivre, au sein de cette famille qui perpétue depuis des générations la fabrication de l'encre de Chine, dans cette petite ville, Nara, ancienne capitale nippone. Mais c'est aussi sa rencontre avec une jeune fille de son âge, qui, elle aussi, doit faire face aux discordances du quotidien, comme dans cette scène déchirante où sa belle-mère, qu'elle pense être depuis toujours sa vraie mère, lui annonce la vérité sur sa véritable génitrice...

Kawase parvient à construire une sphère émotionnelle où tout reste en demi-teinte, comme contenu sur une bordure duale qui, délimitant avec une délicatesse minutieuse les souffrances refoulées, nous les fait parvenir avec la fraîcheur d'un thé au jasmin. A l'instar de ses confrères asiatiques, Kawase, fille de la nature, éveille nos sens, en leur restituant une vigueur quasi-originelle, comme le montre cette scène de danse traditionnelle qui se déroule sous une pluie torrentielle : l'eau, symbole purificateur, lave le passé et insuffle un souffle résurrectionnel. ¼uvre cyclique, Shara, marque l'émergence d'un regard, celui d'une cinéaste qui, par le prisme du cinéma, fait le point sur son rapport au monde avec un sens de l'universel qui laisse une empreinte indélébile.