Viva Laldjérie

Film français de Nadir Moknèche

Avec Lubna Azabal, Biyouna, Nadia Kaci...

Sortie le 07-04-2004
France-Belgique-Algérie
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 1h53

 
 
   

Femmes d'Alger

Après Hanifa, adaptation de Médée en court métrage arty, et Le Harem de Mme Osmane, comédie dramatique maladroite mais sympathique, le réalisateur franco-algérien Nadir Moknèche poursuit son évocation du combat de femmes victimes de la lâcheté des hommes. Comme dans son premier long métrage, elles sont ici plongées dans la tourmente de l'Algérie contemporaine. Le Harem... avait pour contexte le début de la guerre civile, en 1993 ; Viva Laldjérie dépeint Alger en 2003, alors que le pays se relève à peine de cette guerre et se confronte à une profonde crise d'identité.

Il y est toujours question des "barbus" et du poids d'une société maintenant les individus dans un entre-deux, une impossibilité de choisir vraiment entre révolte et résignation. Les femmes résistent à leur manière, manifestent leur envie de vivre en faisant fi de la violence et des contraintes qui les entourent. Mais, par peur de prendre trop de risques en se faisant remarquer, expriment aussi la nécessité de mener une vie rangée, de se plier à certaines obligations conservatrices et d'accepter de dépendre des hommes. A vrai dire, les jeunes femmes le refusent, elles. Au risque de se perdre, de découvrir la vacuité de leur identité, entièrement à reconstruire si elles veulent échapper à celle que leur impose le système. Au risque, aussi, d'y laisser leur vie.

Oscillant entre humour et gravité, malgré quelques dysfonctionnements entre une mise en scène trop platement naturaliste et des dialogues très écrits, le cinéma de Moknèche touche par sa fraîcheur discrète et sa sincérité. De même que Le Harem..., ce film vaut plus pour son intérêt sociologique et pour le regard de son réalisateur, tendre mais sans complaisance avec ses personnages, lucide et complexe sur la situation de son pays, que pour sa force formelle. Après un générique soucieux de placer le film dans un contexte réaliste, commence une chronique honnête et émouvante de la vie de quelques algéroises.

Mais Viva Laldjérie atteint l'envergure qui manquait au Harem de Mme Osmane grâce à une soudaine déchirure. Se séparant de sa fille Goucem (bouleversante Lubna Azabal, qui, par sa vivacité, portait déjà à incandescence le Loin de Téchiné) après la visite rituelle sur la tombe de son mari, Papicha, ancienne danseuse de cabaret vivant terrée dans une chambre d'hôtel, dans la nostalgie de son glorieux passé (formidable Biyouna, déjà présente et pétulante dans Le Harem...), va noyer son chagrin dans un bar. Sur un morceau de pop orientale, dans un état presque second, elle se met à danser. Des artificielles distorsions synthétiques de la voix de la chanteuse surgit paradoxalement une authentique douleur. Et un simple plan-séquence sur une vieille femme fatiguée ondulant tristement son corps dans un petit boui-boui devient alors un époustouflant moment de cinéma rendant sensible toute la souffrance d'une femme, d'une communauté, d'un pays. Dès lors, habité par l'ouverture de cette plaie, le film prend une dimension poignante et révèle son absolue nécessité.