Une visite au Louvre

Film français de Jean-Marie Straub Danièle Huillet

Avec avec la voix de Julie Koltaï

Sortie le 17-03-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 48 + 47mn

 
 
   

Visite guidée - mais libre

Comme toujours dans le cinéma artisanal de Straub et Huillet, un dispositif d'une extrême simplicité. En l'occurrence, des plans fixes sur quelques ½uvres exposées au Louvre (de la "Victoire de Samothrace" à L'Enterrement à Ornans de Courbet, en passant par Ingres, Véronèse, le Tintoret, David, Delacroix et Géricault), quelques noirs et trois plans d'extérieurs. Le tout accompagné d'un texte du poète Joachim Gasquet rapportant des propos de Cézanne. Comme souvent dans le cinéma radical de Straub et Huillet (malgré la cohérence de leur démarche, certains de leurs films sont, avouons-le, parfois un peu obscurs), la puissance d'évocation est à la mesure de cette simplicité.

Le texte de Joachim Gasquet rend un hommage admiratif aux propos d'un Cézanne honni, raillé, incompris, qui expose avec force sa conception de l'art pictural - et sculptural, puisque tout commence avec la "Victoire de Samothrace". Pour Cézanne, la question centrale de l'art, ce n'est pas le réalisme, c'est la vie. La véritable beauté surgit quand la figure frémit, quand le sang la traverse et la fait palpiter. La rencontre des couleurs compte bien plus que l'anecdote représentée. L'enjeu n'est pas plus de copier la nature que de lui imposer son imagination ; c'est d'en extraire quelque chose.

Une fois n'est pas coutume, on pourra avoir l'impression d'être pris en otage, et trouver cette leçon castratrice. La voix - une très belle voix de femme, un peu grave, un peu rauque, - cette voix est véhémente, certes, mais la démonstration n'est pas appuyée. La diction particulière offre une distanciation, et donne le texte à écouter plus qu'elle ne cherche à le marier avec l'image pour nous convaincre. Il n'y a là que l'exposition d'un point de vue, transmis avec éthique par "les Straub". Les longs plans fixes nous laissent assez le loisir de parcourir les ½uvres, d'y voir ou non ce qu'y voit Cézanne, d'être d'accord ou pas avec lui (je goûte pour ma part fort peu au Paradis du Tintoret). Son avis - passionnant, du reste -, les réalisateurs eux-mêmes le partagent-ils entièrement ? Rien ne nous l'indique, de même que rien n'indique le contraire. J'ai pourtant ouï Jean-Marie Straub parler de son admiration pour Giotto, que Cézanne dénigre ici au détour d'une phrase exprimant son indifférence à l'égard des primitifs...

Y a-t-il eu par ailleurs désaccord entre Straub et Huillet sur la prise à utiliser pour tel plan, sur la longueur de tel autre ? Est-ce une volonté délibérée ? Toujours est-il qu'il existe deux versions légèrement distinctes du film. Outre son côté discrètement ludique (où sont les différences ?), cet état de fait pousse à s'interroger sur la nature de l'objet filmique, sur sa portée. La deuxième version - facultative, en vertu du respect du spectateur que pratiquent les Straub depuis toujours - offre en effet une expérience passionnante. Tout s'y fait plus clair. Le texte - que dis-je ? le poème, oui ! - le poème révèle encore plus sa cohérence critique et sa force poétique, l'esprit se libère. Les plans hors-musée rayonnent de toute leur beauté. La démarche des cinéastes, consistant à faire ½uvre d'art en enregistrant des images et des sons, et, à travers leur texture, leurs couleurs, le mouvement qui s'en dégage, en parvenant à en extraire la vie, apporte alors à sa manière un écho au discours de Cézanne.

Tout tableau n'a-t-il pas pour sujet ses points, ses lignes, ses couleurs, leur agencement, l'expressivité de la matière et de son utilisation ? Tout texte n'a-t-il pas pour sujet la rencontre des mots ? Tout film n'a-t-il pas pour sujet ses images et ses sons ? Chacun a sa manière, ces arts doivent jouer de l'abstrait et du concret pour offrir un regard singulier sur le monde et donner une intuition de ce qui constitue la vie. Une visite au Louvre n'est pas seulement un formidable hymne à l'esprit critique et au refus de l'académisme, c'est aussi une impressionnante leçon d'arts, aussi matérialiste que transcendante.