Osama

Film allemand de Siddiq Barmak

Avec Marina Golbahari, Arif Herati, Zubaida Sahar, Nader Khwaja

Sortie le 24-03-2004
Mention spéciale-Caméra d'or au Festival de Cannes 2003 ; Prix du jury Cannes junior ; Prix CICAE ; Prix Unesco - Federico Fellini
 
   

Par Frédéric-Pierre Saget


Durée: 1h23

 
 
   

Oscillations

Les films sur l’extrémisme religieux déferlent actuellement sur nos écrans, sortant l’un après l’autre, dans la plus grande discrétion. Oui, dans la plus grande discrétion, parce que devant tant de films sur le sujet, nous avons envie de crier «stop». Nous avons honte de le penser, mais cela fait partie du jeu : trop de films sur le même sujet ont tendance à nous rendre ce sujet insupportable. Nous en avons assez du sable jaune sali de sang, des scénarios didactiques qui expliquent bien comme il faut le drame que l’Afghanistan, le Pakistan et d'autres ont subi et subissent encore. Pour ces raisons, Osama ne sera sans doute pas vu par grand monde. C’est dommage… Dommage parce que ce premier long-métrage de Siddiq Barmak n’a rien à voir avec les films évoqués plus haut. Cette histoire de petite fille qui se travestit en garçon pour ramener de l’argent à un foyer uniquement féminin, et donc totalement condamné en ce début de régime taliban, a quelque chose en plus. Quelque chose de magique…

Tout commence par une étrange scène de manifestation. Les femmes, vêtues de leur bourqas, veulent du travail. Une caméra les filme et tout le monde s’adresse à cette caméra, soulignant sans cesse sa présence et signifiant que ce que nous sommes en train d’observer n’est que du cinéma, n’est que mensonge. Puis les talibans arrivent, et toutes les femmes courent, arrosées par les jets d’eau des talibans. Chacun tente de se sauver et de sauver la caméra. Déjà, dans cette scène, nous sommes face à une certaine ambiguïté, une ambiguïté perturbante. Le film hésite… De ces images de violence extrême, filmées en caméra à l’épaule, naît une certaine beauté, un certain onirisme. Mince, les talibans qui répriment les femmes, c’est beau ?
Le problème n’est pas là. Plus tard, vers la fin du film, nous apprendrons que cette caméra à qui tout le monde s’adressait est celle d’un journaliste qui est désormais en prison. Et il est en prison depuis le début du film. Qui filme, alors, depuis tout ce temps ? Voilà le problème de Siddiq Barmak : mêler dans sa caméra, celle qui filme cette histoire, vérité journalistique qui montre la douleur et la souffrance, et ses envies d’onirisme, d’échapper à cette saleté, à ce monde défiguré, grâce à cet onirisme. Les images de la petite fille en prison sont entrecoupées d’images de la même petite fille qui saute à la corde, retrouvant sa jeunesse perdue. Barmak n’est pas dans la position de celui qui informe, il est celui qui veut échapper au régime taliban et qui n’a, pour cela, que le mensonge. Mensonge de cette petite fille qui se travestit et mensonge du cinéma qui, en se confrontant tous deux au réel, le détruisent, le ridiculisent. Le prénom de Ben Laden est porté par une fille, le méchant taliban explique à des gamins de huit-dix ans comment se purifier le sexe dans une série de rites absurdes. De l’insoutenable naît l’humour, ou plutôt l’ironie, destructrice.
Puis le journaliste meurt et le fragile équilibre qui régissait le cinéma de Barmak s’effondre dans la dernière séquence du film. Il n’est plus possible de faire naître des images oniriques de ce nouveau volet du drame. On confie notre petite Osama à un mollah pour qu’il la prenne pour n-ième femme. Barmak ne fait plus le poids face aux talibans, champions incontestés du mensonge et du faux-semblant, luttant contre la perversité et dépucelant une petite fille de dix ans. Le mensonge de Osama a échoué, celui du cinéma aussi.
Etrange histoire à la limite du conte, Osama est un film extraordinaire qui mêle récit bien-mené-bien-filmé et réflexion méta-cinématographique autour d’un continuel mélange entre réalisme et onirisme. Il est un éloge des hybrides, hermaphrodite comme cinéma hybride, mais aussi récit de la déchéance des ces hybrides, de l’échec d’Osama, Osama la petite fille comme Osama le film, face à l’oppression tartuffe talibane.