Les Heures du jour
Las Horas del dia

Film espagnol de Jaime Rosales

Avec Abel: Alex Brendemühl - Tere: Agata Roca - Mère: MarÍa Antonia MartÍnez - Trini: Pape Monsoriu - Marcos: Vicente Romero

Sortie le 10-03-2004
Prix Fipresci, Quinzaine des réalisateurs Cannes 2003
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h49

 
 
   

Abel est la bête

Il est tellement facile de passer à côté d'un criminel sans s'en rendre compte... L'envie de tuer ne se décèle pas sur un visage... Le jeune cinéaste espagnol Jaime Rosales a voulu en faire un film. Nous tendant ainsi le miroir de ce qui, justement, nous échappe. Cette révélation de l'horreur dans l'invisible est une palpitante expérience cinématographique.

Depuis Marc Recha, aucun cinéaste espagnol de ces dernières années n'était parvenu à atteindre une telle philosophie de l'image et ce dès les premières images qui ouvrent son film : un composition clinique des plans, un cadrage distancié mais terriblement perspicace restituent la banalité du quotidien dans tout ce qu'elle a de plus normal. A l'horizon, rien d'alarmant. Les grands ensembles de la banlieue de Barcelone, le quotidien d'Abel, trentenaire à la mine indolente de bellâtre qui s'observe longtemps dans la glace le matin, un peu étrange quand même avec son long nez fin, son regard par en dessous et ses pattes effilées qui, le long des joues, lui donnent un air de corsaire calme. Il partage sa vie entre sa mère, sa copine incolore et sa boutique de fringues hors du coup, les rues et les routes de la cité catalane et de son pays proche, quelques bars, le métro ; tout cela emplit le plan sans que rien d'autre ne s'y passe. Evidement du sens, évitement de l'action : la neutralité est la signature du film. Sauf que si, il y a soudain de quoi s'alarmer : Abel, d'habitude si calme, presque jusqu'à l'ironie, personnage monolithique en creux qui observe plus qu'il n'agit, s'emporte pour un rien, on ne sait trop pourquoi, un horoscope débité par la radio d'un taxi, une rame de métro qui tarde un peu, et il tue. Par à-coups. Il frappe, il déchiquette. Avec une sauvagerie incontrôlable. A coups de poing, de pierres, de haine longtemps rentrée. Deux fois : une conductrice de taxi sur une route perdue au milieu des roseaux, et un vieil homme dans les toilettes d'une station de métro. Gratuitement et sauvagement. Par hasard, avant de reprendre sa routine quotidienne. Pourquoi ? Est-il déjà passé à l'acte auparavant ? Mystère. Avec le regard distancié d'une étude digne d'un Haneke espagnol, le film parvient à déceler l'anormalité dans l'apparence la plus banale. Rarement depuis Roberto Succo un cinéaste n'a traduit à ce point l'irruption de la violence dans l'ordinaire. Las Horas del dia s'achève bientôt, ou plutôt se dissout. Il ne semble rien s'y être passé ; Abel a tué, et les cadavres sont abandonnés à la langueur de la ville. C'est dans ce regard dénué d'affect que Las Horas del dia est effrayant et fascinant. Son jusqu'au-boutisme artistique, sa distance quasi nihiliste sont tels qu'on ressort de ce constat désincarné comme les survivants d'un suspense en suspens, victimes d'une inquiétude en attente. D'un danger immobile. Inédite expérience qui, à coup sûr, fait son chemin longtemps après la projection.