Triple Agent

Film français de Eric Rohmer

Avec Katerina Didaskalu, Serge Renko, Cyrielle Clair, Amanda Langlet, Emmanuel Salinger, Grigori Manoukov

Sortie le 17-03-2001
Selection officielle Berlin 2004
 
   

Par Morgane Perrolier


Durée: 1h55

 
 
   

...toujours les yeux bandés

En 1936, après la Révolution bolchevique, Fiodor, général de l'armée tsariste, se réfugie à Paris avec son épouse Arsinoé, peintre d'origine grecque. Membre d'une association d'anciens officiers russes « blancs », il se livre également à des activités secrètes. Souvent en voyage vers d'énigmatiques destinations, il laisse sa femme à ses pinceaux, en proie à de douloureux tourments. Au compte de qui son mari est-il espion ? Des blancs anticommunistes, de la jeune Union Soviétique, des Nazis, de tous à la fois ? L'ancien militaire s'emploie avec adresse à  dissimuler la  vérité. Récit d'espionnage, conte moral sur le mensonge, regard sur une époque, Triple Agent évoque le destin tragique d'un couple emporté par les bouleversements de l'Histoire.

Après avoir dépeint, dans L'Anglaise et le duc, les enjeux tourmentés de la Révolution française, Rohmer explore ici une autre époque fondatrice ; celle de l'Europe des années 30, où la montée des mouvements fascistes, nazis ou nationalistes agite les esprits. Librement inspiré d'un fait réel non totalement élucidé, Triple Agent, tout en conférant au contexte politique une importance manifeste, laisse libre place à l'imagination du cinéaste. Si Rohmer prend soin d'avertir d'emblée le spectateur de la nature de son film (un carton précise avant les premières images qu'il s'agit bien là d'une fiction), il opère toutefois un savant va-et-vient entre récit fictif et réalité historique. Les images d'époque, des archives Pathé en noir et blanc, rythment le cours du destin des protagonistes : l'Histoire semble porter en elle leur drame personnel. Cependant, derrière les tribulations du couple Voronine, se dessine une réflexion sur la décennie qui précède la seconde guerre mondiale. «Pouvait-on prévoir le pacte germano-soviétique d'août 39 ?», telle paraît être la question posée par Rohmer. Or la réponse est ambiguë. Si l'on en croit Fiodor,en ce qui le concerne  il aurait  tôt soupçonné l'alliance d'Hitler et de Staline. Il semble même tenter, tout au long du film, de trouver des confirmations à son intuition. Toutefois, entre son discours et la réalité des faits, le mystère reste entier et les hypothèses multiples : ne serait-il pas lui-même le centre d'une collaboration secrète entre Allemands et Soviétiques ? Ou, au contraire, n'est-ce pas en annonçant prophétiquement «Staline veut la paix, et il l'aura, même avec les nazis» qu'il signe son arrêt de mort ? 

Triple Agent ne fournit aucune certitude. C'est une constante du cinéma de Rohmer : la parole s'y substitue à l'action et, ainsi, sème le trouble et l'équivoque. Ce que le spectateur sait de la vie secrète de Fiodor se limite à ce que le personnage veut bien dévoiler à Arsinoé. Ses conversations avec elle constituent l'essentiel du film. Dès lors, l'ignorance de l'épouse (et par là-même celle du spectateur, qui adopte son point de vue), devient le moteur de la fiction et de l'intrigue ; le mensonge, la trame de l'histoire. Dans le texte manifeste qui se déroule, se cache peut-être un autre récit, latent, tout différent de celui qui nous est proposé. Derrière les silences de son époux est dissimulée une vérité qui se dérobe, et qu'Arsinoé tente en vain d'atteindre. Or, dans un de ses longs monologues, Fiodor expose l'amour sincère qu'il éprouve pour sa femme et l'inévitable duplicité qu'exige de lui son métier. Confronté à des choix cornéliens, il doit avant tout mener ses activités dans la plus grande discrétion sans mettre en péril la vie de sa compagne. Y aurait-il donc une vertu du mensonge ? Si vertu il y a, le couple reste toutefois, malgré l'amour qui l'unit, victime de cette impossible transparence. Le triple jeu supposé de Fiodor avec l'Allemagne nazie, la Russie blanche et la Russie soviétique prend fin dans un sordide complot qui entraîne les deux personnages vers une mort inéluctable. L'espion a-t-il conscience de la nature de sa position, ou n'est-il qu'un rouage parmi d'autres d'une machinerie machiavélique ? L'aveuglement, comme toujours chez Rohmer («Les héros d'une histoire ont toujours les yeux bandés» disait déjà Aurora dans Le Genou de Claire), est, dans Triple Agent, le principe de l'action. Le cinéaste, avec cette élégance qui lui est propre, se plaît à égarer les personnages dans les méandres du jeu cruel de la politique. S'il nous offre ainsi une belle leçon d'Histoire, Rohmer, donne également et avant tout, dans son vingt-quatrième film, une sublime leçon de cinéma.