Open Range

Film américain de Kevin Costner

Avec Robert Duvall, Kevin Costner, Annette Bening, Michael Gambon...

Sortie le 25-02-2004
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h20

 
 
   

Le Déclin du western américain

Allez savoir pourquoi, lorsque les lumières de la salle se sont éteintes pour laisser la place à ce "western épique" prétendant faire la part belle à l'"aventure humaine", l'auteur de ces lignes s'est dit : "ouh, je sens bien une ouverture au noir sur un beau paysage genre verte prairie caressée par le vent, il y aura un léger mouvement de caméra, et le tout sera accompagné d'un lever majestueux de douces trompettes..." Bingo ! En plein dans le mille. A l'avenant de ce démarrage vu trente-six mille fois dans le cinéma hollywoodien (quand ce n'est pas dans les films, c'est dans les bandes-annonces), le film ne réserve que peu de surprises.

Costner apporte-t-il quelque chose de nouveau au genre ? Oui, un chien. Une bébête servant à la fois de cow-dog et de compagnon à nos héros, convoyeurs de bétail isolés des hommes (et donc des femmes, mais par pour longtemps : Annette Bening, dans un rôle à la Docteur Quinn, femme médecin, viendra bientôt leur donner du baume au c½ur). L'insupportable touffe ambulante disparaît rapidement, liquidée par les vilains méchants. Soulagement ? Encore faut-il endurer une scène d'enterrement, où deux de nos compères se demandent quels mots prononcer en guise d'oraison funèbre de leur cher toutou... Consternation.

Pour le renouvellement du western, donc, on repassera. Costner va même jusqu'à opérer une molle hybridation du genre avec le tout-venant de la production classique - un comble pour un film qui se veut l'espace de la réhabilitation d'un genre et de ses valeurs. Ces dernières sont défendues par les dialogues édifiants et le jeu pénétré des acteurs. De concert, ils confèrent une effarante solennité au propos le plus trivial - une insignifiante discussion sur l'imminence de la pluie pouvant ainsi accéder au rang de dialogue métaphysique. Imaginez ce que ça donne lorsque sont exprimés de pénétrants aphorismes sur la vie, l'honneur, la liberté et la propriété... Le réalisateur ose par ailleurs des envolées lyriques assez surfaites, style chevaux galopant au ralenti sur musique héroïque. Il y aurait quelque beauté dans cette volonté de retour aux sources, de premier degré sincère, si l'entreprise n'était plombée par l'éternelle et impersonnelle soupe scénaristique hollywoodienne et par la paresse de la mise en scène. Au moins cette dernière évite-t-elle l'imagerie chromo avec mouvements de grue au millimètre près et couleurs caressantes (cf. Le Dernier Samouraï et Cie), sans quoi l'exaspération serait totale.

Peut-être Costner n'a-t-il jamais appris que Leone et Peckinpah étaient passés par là, et avaient interrogé la violence et la naissance de la nation américaine avec autrement plus de force - peut-être a-t-il simplement voulu les occulter. Tout juste semble-t-il savoir, pour avoir joué dans Un Monde parfait, que Clint Eastwood existe, et que ce dernier a fortement contribué à l'évolution du western en mélangeant classicisme et crépusculaire, et en privilégiant la lutte d'un marginal contre un pouvoir dévoyé, là où les westerns classiques faisaient en général l'apologie des représentants de la loi dans une démocratie naissante. Le film réutilise ce schéma du sheriff corrompu face auquel l'individu doit avoir recours à la violence pour que justice soit faite. Mais pas la moindre once de complexité, de questionnement, de désenchantement - bref, de tout ce qui fait le prix du cinéma d'Eastwood -, ne vient lui donner de l'intérêt. Ici, tout est asséné avec assurance. Mais, paradoxe suprême, avec mollesse aussi. Même Robert Duvall, second couteau magnifique du cinéma américain (Tom Hagen dans Le Parrain, Colonel Kilgore dans Apocalypse Now...) est en petite forme, déçoit, voire agace. Le voir avec Kevin Costner (les yeux plus "chien battu" que jamais) mâcher le bon vieil accent texan, les mains à la ceinture et la tête haute, est pour le moins navrant.