Sang et or

Film iranien de Jafar Panahi
Écrit par Abbas Kiarostami

Sortie le 25-02-2004
Prix Un Certain Regard Cannes 2004
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h37

 
 
   

On achève bien les cachalots

Avec Le Cercle, son précédent long-métrage, Jafar Panahi nous avait impressionné par la force de cette charge frontale sur l'intégrisme ambiant qui, à la manière d'un thriller aux lignes tendues, se saisissait magistralement du pouls agité de la métropole moderne de Téhéran.
Dans ce quatrième film, Panahi ne suit plus les dérives traquées de trajectoires féminines démultipliées, il s'attarde sur les pas d'Hussein, colosse à l'obésité maladive, livreur de pizzas usé par la routine qui va brutalement commettre l'irréparable.
Il faut le dire : la révolte soudaine de cet humilié au visage paisible contre l'Iran des nantis, filmée de main de maître par l'un des anciens assistants de Kiarostami, lave les yeux et élève l'âme.

Sang et Or
est un film qu'on dirait né du télescopage fécond entre un scénario d'une subtilité et d'une audace extrêmes, et un corps à la présence physique sidérante.
Le scénario, signé Abbas Kiarostami, est sans aucun doute le premier qui embrasse de manière si vaste l'ensemble des problèmes et des crises qui traversent la société iranienne.
Les premières images qui ouvrent Sang et Or nous forcent à reconnaître que nous sommes à l'évidence en face d'une oeuvre d'emblée très maîtrisée : un long plan-séquence dans lequel deux ombres s'agitent furieusement en contre-jour, accompagné d'un travelling avant extrêmement lent, laisse la lumière du jour entrer dans le théâtre du drame à venir.
« A quoi ça sert de me tuer ? Tu vas arrêter ça tout de suite !» hurle le bijoutier. Le film semble obtempérer à cette injonction puisque, à peine commencé, il s'arrête tout de suite : le bijoutier est tué et le voleur se suicide.

Autant dire que dans Sang et Or, le dénouement est au début et les personnages immédiatement arrivés à leur fin. A l'image du titre du précédent film de Panahi, Le Cercle empruntait lui aussi cette structure en boucle, mais en laissant planer un voile énigmatique sur la fin du récit. Celle-ci est rigoureusement absente de Sang et Or. Ici, pas de suspense : de cette chronique d'une (double) mort annoncée, le film se contente de faire la généalogie, retraçant la longue chaîne qui, de brimades en humiliations, de rebuffades en paternalisme méprisant, conduira ce géant timide à braver la mort avant de s'y abandonner. Tout le film s'inscrit dans la double tension entre l'éclat de cet acte de transgression, filmé avec une sèche violence, et la trivialité routinière de la vie du livreur.
Ce genre de suspens contrarié est devenu un classique, au bord du procédé. Tout au long de son récit à rebours, qui ne remonte pas le fil à l'envers mais le noue autrement, Sang et Or garde pourtant quelque chose de son origine crépusculaire. Comme s'il ne s'agissait pas tant de faire la lumière sur un fait-divers que de se mettre au diapason de sa noirceur. Ainsi le cadre, Téhéran, tel que Panahi le distingue, n'est pas une ville solaire, mais une métropole en demi-teinte, toute grise d'embouteillages, avec forte appétence pour la nuit. D'où resurgit la stature massive du tueur de bijoutier. On constate qu'il porte le poids du monde sur lui : son corps, c'est à la fois une forteresse mais aussi la citadelle de sa douleur; le Al Pacino d' Un après-midi de chien pèse un quintal et a une bonne bouille de baleine boudeuse. Dès qu'il a le droit à un prénom (Hussein), cessant d'être un fantôme pour devenir une personne, il exprime le contraire de ce qu'il nous était permis d'imaginer. Un doux géant, livreur de pizzas, présentement en état de fiancé soucieux d'offrir un cadeau à sa promise.

Cet homme sur une mobylette est déjà un morceau d'anthologie. Il faut dire qu'il y a dans le contraste entre cette énorme masse, ce visage boursouflé de poupon nostalgique, et le minuscule engin qu'il chevauche un mélange pathético-burlesque qui lui donne d'emblée l'épaisseur d'un véritable personnage de cinéma. 
A son côté, ami autant que collègue, Ali, très occupé par sa passion des filles et, à ce sujet, intarissable.
Hussein, le grand mutique, Ali, le petit bavard. Entre ces électrodes antagonistes passe le courant d'un désarroi commun : à Téhéran comme ailleurs, la classe ouvrière ne va pas au paradis, blousée autant que damnée. Mais à bout de nerfs aussi, puisque leur métier de livreurs de pizza permet aux deux compères de pénétrer dans le paradis des nantis. Eux des bas quartiers montent vers la haute ville, y voient tout ce qui ne les regarde pas et que les autorités ne doivent pas être tellement jouasses qu'un film ait montré : le sanctuaire des beaux quartiers, le jésuitisme des puissants qui prônent des interdits auxquels ils s'adonnent (alcool et sexe, semble-t-il), mais aussi une police permanente des moeurs qui n'épargne pas grand monde.
C'est la première intelligence du film que de montrer la capitale iranienne comme un espace clivé, labyrinthe aux méandres trop facilement déchiffrables : en bas, les pauvres, en haut, les riches et, assurant l'improbable (et alimentaire) jonction entre les deux, Hussein et son acolyte.

Lorsque Panahi filme le visage de son héros, c'est comme une surface mate. Ses traits ne renvoient qu'à l'opacité irréductible d'un homme emmuré en lui-même, incapable d'opposer au monde et aux siens autre chose qu'une gentillesse bourrue. Entrer dans une bijouterie chic pour acheter le cadeau de mariage de sa soeur (et s'en faire jeter), porter des pizzas dans un quartier chic (et manquer de se faire coffrer par des flics), aller livrer un repas chez un jeune homme gâté en plein blues post-flirtum interruptus (et lui servir, victime à demi-consentante, de confident du soir): plutôt que d'enfermer son personnage dans un discours, Panahi se contente d'enregistrer ses faits et gestes, et le visage impassible qu'Hussein oppose à ces rebuffades traduit mieux que tout la violence de moins en moins tolérable qu'il subit au quotidien...

Ainsi avance le film, sur la fragile ligne d'équilibre entre une tension et une cruauté croissantes mais aussi une grande douceur que transpercent de brefs éclats comiques. C'est tout, et c'est peu de dire que c'est magnifique.