S-21, la machine de mort Khmère Rouge

Film cambodgien de Rithy Panh

Sortie le 11-02-2004
Sélection officielle festival de Cannes 2003
 
   

Par Frédéric-Pierre Saget


Durée: 1h41

 
 
   

Horreur ordinaire

S21 était le principal «bureau de la sécurité» quand les Khmers rouges dirigeaient le Cambodge. Dans ce centre de détention situé en plein coeur de Phnom Penh, entre 1975 et 1979, 17000 personnes furent interrogées, torturées puis exécutées. Seulement trois d'entre elles sont encore en vie.

En 1980, l'ancienne prison devient musée du génocide. C'est dans ce musée, dans cet ex-S21 que Rity Panh vient, accompagné de deux survivants et de leurs bourreaux. Survivants et bourreaux, eux, reviennent et  tentent de se souvenir de ce qui a pu se passer. Rity Panh filme, impressionne la mémoire de ces revenants sur le support du souvenir, la pellicule.

La mémoire est avant tout gestuelle. Les bourreaux, sans raison apparente, sans mise en scène de la part de Panh, se mettent à reproduire les mêmes gestes que ceux qu'ils faisaient au temps où le S21 était opérationnel. Ils miment, font semblant de fermer à clef des portes qui ne sont plus que quelques planches de bois écaillées, sans le moindre verrou. Ils crient dans le vide, sur les fantômes des victimes. Caméra à l'épaule, Panh suit les mouvements des bourreaux et s'attarde sur les espaces vides contre lesquels il hurle. Il n'y a plus rien là, Panh ne filme rien. Mais le bourreau ne le voit pas, il refait les mêmes gestes, automatiquement, sans même se demander s'ils ont un sens. Il a été formé, conditionné, déterminé. Il n'est plus qu'un rouage d'une machine, rouage qui
reprend du service en arrivant dans la machine en question. Il n'est plus humain. Mais pas question de se dédouaner à peu de frais : il a choisi, en suivant les ordres, de renier ainsi son nom d'humain.

Cependant, le film n'est pas une rédemption. Il est un espace où bourreaux et victimes se souviennent, mettant chacun face à ses responsabilités. Mais, là aussi, le langage fait défaut pour exprimer la mémoire. Il faut exhumer des photos, des documents administratifs pour que la mémoire puisse se raconter. Panh les filme en gros plans, sans cesse. Ils sont les dernières traces, celles qui empêchent que le souvenir s'envole à jamais, comme cette poussière au dernier plan. Elles sont aussi le seul moyen de communiquer : Nath, survivant, ne parle
presque pas du S21. Dès le début, quand il arrive sur les lieux, il se met à pleurer et la parole s'interrompt. Il ne peut que communiquer à travers les tableaux qu'il peint, qui représentent tous des scènes se déroulant au S21.

Le souvenir est là, mais il reste indicible. Panh ne peut que s'accrocher à ce qui reste, à savoir des documents et des gestes. Comme si ce qui n'est pas humain ne pouvait être raconté par l'humain. Il lui faut, pour être dit, passer par des choses inanimés ou, à la limite, par des automates. C'est Panh qui, à partir de ces restes, de ces plans muets où un homme tape à la machine à écrire dans une salle vide, reconstitue un discours humain, un discours de mémoire. Seul l'art, seul le tableau, seul le cinéma peut, grâce aux moyens dont il dispose, comme le travail graphique sur les personnes représentées ou comme le montage, dire l'indicible. Panh fait acte de mémoire. Comment le bourreau, n'étant plus humain, pourrait-il, lui, transmettre la mémoire ? Comment la victime, que l'on a privée d'humanité, peut-elle raconter son souvenir ? A partir d'un projet simple, narrer un génocide et ses conditions, Panh s'interroge sur la mémoire et sur les moyens de transmettre celle-ci. Quels sont les capacités de l'être humain face à l'horreur ? La question de la résistance du bourreau à la machine dans laquelle on veut l'incorporer, la question des aveux absurdes que les victimes ont faits sous la torture, dénonçant parfois leurs amis, tout se trouve concentré dans cette incapacité à transmettre la mémoire. Panh ne répond pas aux questions qu'il soulève. Il observe, au travers de sa caméra, les discussions entre bourreau et victimes sur le sujet mais ne juge pas, laissant sa caméra être guidée par l'échange verbal. «tout mon travail repose sur l'écoute, dit-il, [ pour tenter ] de voir ce qu'il y avait encore d'humain en eux quand ils agissaient ».

Son cinéma enregistre, fixe la mémoire et pousse à la réflexion. C'est encore, sans doute, le seul moyen de retrouver l'humain : quand les bourreaux se trouvent coupés dans leur élan par une question de Panh, poussés à réfléchir, tout d'un coup, ils arrêtent leurs gestes automatiques.