Les Mains vides
Les Mans buides

Film français de Marc Recha
Coproduction franco-espagnole

Avec Eduardo Noriega, Olivier Gourmet, Mireille Perrier...

Sortie le 11-02-2004
Sélection officielle - Un Certain Regard - Cannes 2003
 
   

Par Mikael Buch


Durée: 2h10

 
 
   

Comment j’ai sombré dans la folie à cause de Marc Recha

J’ai envie de faire une critique complètement folle de ce film, une critique "follement élogieuse", j’ai envie d’être fou comme un film de Marc Recha. Normalement on commence une critique par une sorte de résumé du film. Il faut vous expliquer l’intrigue, l’histoire, la trame… Mais le problème, mon problème, est que j’ai vu un film de Marc Recha et que je crois que je n’ai pas très envie de résumer quoi que ce soit par rapport à ce film. On ne résume pas les toiles lorsqu’on visite le Louvre. Pourquoi devrait-on, après tout, résumer les films ?

On peut par contre parler de tous ces objets qui circulent de main en main, sans jamais être là où on les cherche, de ces mains vides qui frappent à toutes les portes sans obtenir de réponse, de ces personnes qui ne sont jamais au bon endroit mais qui, lorsqu’elles y arrivent, ne trouvent pas les bons mots. On peut aussi parler du corps de la vieille Madame Catherine, morte soudainement et dont personne ne sait très bien comment se débarrasser. Tout le monde semble être de passage dans ce village catalan. C’est peut-être un ballet austère et existentiel à l’état brut, puis pas si brut… oui, c’est un ballet, mais qu’on ne sait pas très bien comment danser.

Dire que le réalisateur de Pau et son frère nous surprend est un euphémisme. Il va contre toutes les attentes. Mais comment s’attendre à un film pareil ? Au moment où l’on s’attend à une vision naturaliste du village et de ces habitants, Recha se rapproche avec grâce de Jacques Tati. L’humour surgit du glauque, la couleur surgit du gris, le rire (hystérique) surgit du silence… Recha travaille le mouvement qui permet à un personnage de passer d’un monde à l’autre.

Ce qui est d’abord jouissif dans ce film, c’est en effet sa liberté de s’affranchir du réalisme pour aller vers autre chose… un perroquet (vert) qui se fout de la gueule de tout le monde - de la nôtre aussi -, une boîte (rouge) pleine d’argent qui ne cesse de circuler, un cadavre (blanc) qui n’est plus à l’endroit où on l’avait laissé… Ce film est fou… je suis fou… je pensais à ce film il y a quelques minutes, un film dans la campagne catalane et je pensais à Tati. Ce film est fou parce que d’un coup tout me fait penser à Bonnard, à ses couleurs à la fois justes et injustifiables… Ce film est fou, je suis fou et les fous ont toujours trop de raison pour l’être.

Disons-le, le film de Marc Recha fait du bien parce qu’il nous rappelle que l’engagement par rapport à la réalité ne passe pas forcément (et souvent ne passe pas du tout) par le réalisme ou le naturalisme. Il nous rappelle, à travers une somme de petits détails, que le cinéma est un "excès de réalisme", qu’il y a des sentiments, des pulsions, des rages et de la folie, mais qu’il n’y a pas de choix aléatoires et qu’il s’agit bien d’une réalité à (dé)construire.

Les Mains vides est aussi une histoire de traces. Ce sont des traces qui trahissent tout un passé de douleur, des traces qui remplissent l’air d’absence, les traces qui vous indiquent le chemin que les morts ont fait en vie, des traces creusées par des bulldozers arrivés au village… On est face à un territoire meurtri, un morceau de terre et donc d’histoire oublié. La vieille Mme Catherine représente toute la mémoire d’un temps mourant, le souvenir lointain d’un amant catalan républicain…

Le film de Recha est politique - comme tous les films, n’est-ce pas ? Sauf qu’ici le cinéaste parle sans mots d’une idée perdue - et peut-être à retrouver - de la politique, d’un attachement  à  une idée de l’Espagne  et du monde qui semble se diluer avec le temps. Si Recha place son action dans ce village catalan, c’est aussi pour poser un nouveau regard sur cette terre d’exil, cet endroit par lequel sont passés tant de républicains et d’intellectuels espagnols lors de la victoire franquiste. Le beau Gérard (Eduardo Noriega) arrive au village, comme les étrangers inconnus dans les westerns. Lui aussi semble chercher une nouvelle terre d’exil. Il semble avoir choisi ce village un peu par hasard, un peu par inadvertance… Mais qu’est-ce qu’il est beau, le "beau Gérard" ! Plus il est perdu, plus il est beau, et on a envie de se perdre un petit peu avec lui, puis on finit par se perdre trop et puis on découvre que ce n’est finalement pas si mal de courir le risque de se perdre "trop" de temps en temps, quand ça en vaut vraiment la peine, quand on peut faire confiance à un cinéaste qui aime encore le cinéma plus que tout, un cinéma qui s’en fiche du box office, des critiques et de cette critique aussi, un cinéma qui s’en fout de toutes ces choses parce qu’il est comme il devait être et c’est tout… et c’est tant !

On pense à plein de choses devant le film de Recha mais ce film, cette envie de cinéma, ne ressemble à rien de ce que nous connaissons déjà. Le film va déranger, va beaucoup déplaire à certains parce qu’il nous prive de tous ces repères rassurants auxquels nous sommes habitués, parce que nous aimons trop mettre les choses dans des cases et que ce film est trop grand pour ça. Un cinéma sans concessions est encore possible. Il y a de quoi sortir une bouteille et boire à la santé de cette sainte folie.