Turning gate

Film coréen de Aktan Abdykalykovn

Avec Seon-young, Myung-sook, Kim Sang-kyung

Sortie le 28-01-2002
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h55

 
 
   

Le Secret derrière la porte

Le cinéma coréen aime faire l'éloge de la lenteur. Le film de Hong Sang-soo, dont les précédents triplets - La Vierge mise à nu par ses prétendants, Le Pouvoir de la province de Kangwon, Le Jour où le cochon est tombé dans le puits - étaient sortis dans l'anonymat, malgré un bon accueil critique, n'y fera pas exception.

Pour peu que l'on soit séduit par ce rythme indolent, Turning Gate nous happe dans des histoires d'amours impossibles. Le film  découragera cependant les impatients. Car il ne prend sa dimension, et son intérêt qu'à la seconde moitié du film, quand la légende de la Porte tournante croise la réalité du personnage principal. Ainsi divisé, l'itinéraire du héros, comédien paumé, nous fait voyager dans une Corée peu sexy, très urbaine, entre hôtels impersonnels et villes anonymes. Mais heureusement que nous quittons Séoul. Car le prologue, dans la métropole, est un peu boîteux: les situations sont mal installées et les scènes, peu fluides. Lorsque nous basculons dans la première partie du film, tout s'enchaîne mieux, et à l'instar de nombreux cinéastes asiatiques (on pense souvent à Tsai-Ming Liang, parfois même à Edward Yang), Sang-soo nous dessine un portrait de la jeunesse désoeuvrée, anesthésiée par l'alcool et à peine stimulée par le sexe. Dans cette lente descente vers la dépression, le trio d'amis manipule les sentiments de chacun, mais ne trompe personne : tout cela n'est qu'un leurre auquel chacun s'accroche pour pouvoir exister dans un monde où le travail est absent. Déboussolée, cette génération semble paralysée, incapable de la moindre utilité. Si bien qu'il ne se passe pas grand chose. Si ce n'est un long spleen. Etonnamment, les images parfois sont crues. Si rien n'est beau, le sexe est à nu. Tout comme les mots, à double tranchant. Le compliment blesse quand le mensonge adoucit. Dans ce jeu de dupes, rien n'est rationnel dès qu'il s'agit de relations amoureuses. De la légende de la Porte tournante à la voyante, il s'agit avant tout d'un jeu de piste, où chacun défie son destin sur des paroles de charlatan. Pas étonnant, alors que les mots soient si francs, dès qu'ils sont prononcés en solo. La première conquête est traitée de "salope". Triple fois. En revanche, dans les dialogues, le solennel se mêle au toc, le vécu est maquillé par le vernis des citations ("Ne demande pas à un homme plus qu'il ne le peut."). Nous attendrons alors la dernière partie pour nous faire aimer ce film, une histoire de chassé croisé entre une jeune femme mariée et son prétendant, misogyne et arrogant. Les mots sont vides. La parole se bloque. Ils ont alors tous l'air embarrassés, ce qui les rend embarrassants. Parfois cocasses. Dans ces troubles relationnels, le pessimisme prévaut. Pourtant, le cinéaste ne refuse pas l'humour de certaines situations, les réparties drolatiques et critiques. Sous la carapace, bat un peu de chaleur. L'écriture, subtile, prend alors tout son sens. Le film parvient à destination, sans effets, mais avec une belle sensibilité. Entre contemplation chinoise et allégorie nippone, Turning Gate nous touche par cet abîme qui semble meurtrir ce jeune prétendant une fois décapité, une fois éconduit, et toujours errant. "Même si c'est difficile d'être humain, essayons de ne pas devenir des monstres." Il aura appris la leçon. Mais cela suffira-t-il à lui faire accepter ce monde finalement déshumanisé ? Ainsi raconté, le film ne dira rien à personne. Mais c'est que son étrange pouvoir de fascination, fait, justement, d'une impalpable et rêveuse atmosphère, entre détachement et tristesse, de non-dits jamais appuyés, d'un mélange, juste suggéré, de résignation et d'obstination, est filmé a priori sans enchaînement rationnel, mais avec une nonchalante et prenante liberté, un recul qui flirte avec l'humour, le désenchantement, et en fin de compte, la poésie... Ce ton très particulier, pour parler de l'homme, de la femme, de leurs relations, le désir, le doute, la vie, en somme, le réalisateur l'affirme plus que jamais ici. Son film, même s'il semble verrouillé de l'intérieur de par la trop apparente simplicité de son dispositif, mérite grandement qu'on force la porte de son entrée: nous pouvons alors y voir une valse triste mais subtile sur le dépit amoureux.