Retour à Cold moutain

Film américain de Anthony Minghella
Ouverture du festival de Berlin- Hors Compétition

Avec Nicole Kidman, Jude Law, Renée Zellweger, Nathalie Portman, Donald Sutherland, Philippe Seymour Hoffman

 
   

Par Simon Legré


Durée: 2h15

 
 
   

La patiente yankee

Anthony Minghella aime les beaux ouvrages bien faits, c'est manifeste. Son Patient Anglais était emprunt d'un lyrisme qui a fait mouche tandis que son Talentueux Mr Ripley jouissait d'une élégance à l'ancienne alanguie sur le vieux continent. Retour à Cold Mountain creuse le même sillon de spectacle classique à sentiments venteux et passionnés, emprisonnés dans de riches étoffes et dans la terre qui use les tenues de soldats. Nous sommes donc en pleine guerre civile aux Etats-Unis et il semble de plus en plus certain que le Sud va perdre. Ada, fille de pasteur vient s'installer avec son père à Cold Mountain, petite bourgade du coin. Immédiatement, elle tombe amoureuse d'un fermier, Inman, mais, pas de chance pour les tourtereaux, la guerre est déclarée et en bon sudiste, Inman n'a d'autre alternative que d'aller rejoindre ses compagnons d'artillerie pour se battre. Il fait la promesse à sa nouvelle amoureuse de revenir en un seul morceau. Pendant que les hommes de tous âges vont au front, les femmes et les vieillards sont laissés derrière, à la merci de ceux qui voudraient profiter de la guerre de Sécession pour faire avancer leur propre cause. Avec l'aide de Ruby, une jeune campagnarde dynamique à l'accent à couper au couteau, Ada réapprend à vivre. Mais ses terres sont convoitées par des personnages qui sont, eux, moins sympathiques. Durant près de deux heures, on suit le chemin d'Inman qui retourne honorer sa promesse.
En adaptant le roman de Charles Frazier, Anthony Minghella avait le charbon idéal à lancer dans son feu de sentiments. A la grandeur de ces derniers s'ajoute un décor des plus imposants: celui de l'Odyssée homérique comme paysage archétypal de la tragédie. L'Odyssée d'Homère, façon Minghella. L'histoire du retour d'Inman, comme celui d'Ulysse en sa cité, et de Pénélope dans l'attente, comme Ada, captive de sa demeure en friches. Montagne froide, nouvelle Ithaque. Et Minghella de convoquer les Dieux sur son chemin sous le quotidien de sa guerre de Sécession. Les sirènes qui attirent un instant l'attention des âmes échouées, ou une Calypso transfigurée qui accueille le héros égaré. La terre qui se déroule, inépuisable comme les mers qu'Ulysse traverse, tapis stagnant comme support des sentiments tourmentés ... Retour à Cold Mountain devient donc un road movie yankee semé d'embuches, mais aussi un film sur l'attente. Admettons que rien ne vaut une fresque lyrico-hollywoodienne ou un bon vieux mélo alpin lorsqu'il est bien fait. A ce titre, il faut le reconnaître, la fascinante séquence de bataille qui ouvre le film est proprement scotchante. Aussi violente qu'un uppercut, elle est digne du débarquement vu par Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan. Pour les paysages, chapeau au chef-op. On dirait de véritables tableaux et celui-ci s'approprie de facto l'Oscar de la meilleure photo (à moins qu'il ne se la fasse voler par Peter Jackson et ses compères). Sauf qu'à vouloir mettre trop épais, on finit par passer au travers de la tranche de pain. L'histoire d'amour, par exemple, est bien trop éthérée pour nous faire vibrer et par conséquent, elle finit par laisser percer ses secrets qui ont plus à voir avec l'histoire d'amour des USA pour leur Histoire et la déception devant les péripéties douloureuses qui les ont marqués au cours de cette guerre fratricide. C'est dommage. Minghella, qui a écrit le scénario, n'est pas un as de la plume, ça c'est certain. Mais au moins, aurait-on aimé que son sens du spectacle et que son casting équilibrent un tant soit peu cette balance déjà très alourdie. Or, force est de constater que les stars du film qui en assurent tout le glamour en sont aussi la limite, vue que la direction d'acteurs a pris la clef des champs : Kidman, sublime au demeurant, est correcte, mais on attendait mieux d'elle, à en regarder le potentiel de celle qui fit un sans-faute absolu en 2003. On contemple donc son visage de porcelaine impeccablement maquillé en toutes circonstances (même lorsqu'elle n'a plus rien à manger avec moins dix degrés dehors ou qu'elle liquide trois affreux après une course effrénée à cheval), mais aucun trouble n'en surgit. Elle nous ferait presque regretter l'époque de Batman Forever. Jude Law, qui bénéficie ici de l'ingrate tâche de jeune premier, est un bon acteur, en général. Voire même très bon. Mais tout au long du film, il semble profondément s'ennuyer et sa présence n'est pas plus électrique que celle d'un hareng mort. Quant à Renée Zellweger, elle demeurait notre ultime point d'attache. Malheureusement, sa présence surchargée, son sens de l'esbroufe et du cabotinage ne jouent pas en sa faveur - même si l'académie des Oscars lui sera sûrement gré de cette performance «actors studio» tout en mouvement. Ce spectacle pas désagréable au demeurant mais un peu navrant ne suscite  qu'un agacement poli. Appuyant maladroitement son bon vouloir, Retour à Cold Mountain, dont les méchants de chez Disney, et les colombes qui se cognent aux murs auraient bien mérité un paragraphe, suscite frustration du fait de son classicisme linéaire et figé qui laisse entrevoir ce qu'aurait pu être le film : un Autant en emporte le vent sans prétention emprunt d'une beauté morbide