Safe

Film américain de Todd Haynes

Avec Julianne Moore, Xander Berkeley, Peter Friedman, James LeGros, Dean Norris

Quinzaine des réalisateurs-Cannes 1995; Prix de la fiction 14è festival du film d'environnement de Paris; Prix Fipresci de la critique, festival de Rotterdam 1996
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h55

 
 
   

Cauchemar climatisé en milieu tempéré

Sept ans avant Loin du Paradis, Todd Haynes avait déjà frappé très fort avec cette fable contagieuse d'une efficacité imparable. Mettant en scène  les forces autodestructrices qui hantent l'individu comme la conscience collective de la société  occidentale, il signait sa première collaboration avec la grande Julianne Moore. Une oeuvre malheureusement trop rare, aussi glaçante qu'un carrelage de cuisine nettoyé à la javel, qui laisse dans un drôle d'état.

Carol White est une bourgeoise rangée des banlieues chics de Los Angeles. Mariée à un cadre supérieur, elle ne travaille pas mais c'est tout comme : ses journées se partagent entre la décoration de son intérieur, le jardinage, ses cours d'aérobic et ses rendez-vous avec ses amies, toutes de jolies poupées insignifiantes, comme elle. Une mise en scène aussi belle que glaciale souligne le vide effrayant de sa vie. Au fond, Carol White reflète bien son nom : blanche, elle l'est, mais aussi transparente et stérile, comme son existence. A force de montrer des petites scènes du quotidien avec la froideur d'un regard clinique à la Haneke, Haynes en fait sourdre de l'angoisse ( on pense en effet souvent au Septième Continent, premier film d'Haneke ). Angoisse de cette maison vide et impeccable d'un silence étourdissant, qui reflète le vide et la beauté froide - on comprend qu'elle est frigide- de Carol. De ce vide, Carol n'a pas conscience. Mais c'est son corps qui va brusquement réagir à son mode de vie. En effet, cette existence superficielle se fissure lorsqu'elle contracte peu à peu de violentes allergies à tout ce qui l'entoure : gaz d'échappements, aérosols, encre des journaux, textiles chimiques, jusqu'au lait, sa boisson favorite et pourtant symbole de pureté.

Safe n'est pas un thriller, mais c'est tout comme : l'angoisse s'insinue partout. Diffuse, elle devient rapidement l'épouvante du danger mortel que représente désormais la vie de tous les jours, le simple contact du réel. Mais la maladie de Carol est aussi à voir comme la métaphore de la nocivité et de l'absurdité d'un mode de vie qui promeut la vacuité et l'insignifiance. Carol ne fait que se détruire elle-même, sa vie porte les germes de sa maladie. Todd Haynes a une manière tout fait fascinante d'enregistrer le lent processus de fragilisation et d'isolement de son héroine : l'action est réduite à de petits incidents, mais un malaise diffus sourd de chaque plan.

Dans la deuxième partie du film, Carol trouve refuge dans un centre new age qui accueille ceux qui, comme elle, ont contracté des maladies liées à l'environnement. Mais loin d'améliorer son état, le cadre désertique et aseptisé du centre et ses règles hygiéniques et morales très strictes vont la mener à un anéantissement tant physique que moral. Haynes décrit alors patiemment et avec précision un endoctrinement hygiéniste et répressif, d'autant plus insidieux qu'il se fait en douceur. Absorbée dans la masse indistincte de cette communauté, qui, érigeant la culpabilité et l'amour de tout en loi, détruit tous les liens de ses membres avec la vie, la personnalité de Carol va disparaître peu à peu. Ce qui est visible par la mise en scène, puisqu'on voit, avec beaucoup d'émotion, la caméra d'abord très proche de son personnage, s'en distancier peu à peu à mesure qu'elle se perd au milieu des malades du centre.

Safe est un film terrible, dont on ne sort pas indemne. Il ne propose pas d'alternative au mal qu'il décrit, qui est une simple et épouvantable allergie au réel, comme la conséquence pathologique d'une impossibilité à trouver sa place dans le monde. Carol White (époustouflante Julianne Moore, qui parvient à s'imposer dans l'absence) nous hante bien après le film, tant elle fascine par sa transparence et ses souffrances, tant elle émeut sans qu'on puisse pour autant l'aimer. Si dans Loin du Paradis, Cathy réalisait que ses désirs n'avaient jamais été comblés, Carol, dans Safe, en est au stade préliminaire: sa maladie révèle sa fragilité émotionnelle. Contrairement à Cathy, elle est tout juste en train de découvrir son identité et est donc très loin de reconnaître, à plus forte raison d'assumer ses désirs. Frivole et sans aspérité, elle est aussi la figure d'une société américaine, et peut-être d'un monde moderne, en perdition, qui tend au vide et à l'anéantissement, que ce soit par la domination de valeurs purement matérielles ( la vie de Carol se résume au début à ce que contient sa maison, et c'est ce qu'on retrouve dans Loin du Paradis ) ou de valeurs spirituelles néfastes ( le centre new age, enseignant culpabilité et amour inconditionnel, neutralise l'individu ). A l'abri des vraies émotions, du monde et de la vie, il ne reste plus que la mort à Carol, confinée dans un igloo aseptisé qui a tout d'un sépulcre. Ses souffrances nous touchent par contagion, et ce jusqu'au très glaçant plan final. On est donc bien loin du paradis, et cette grande oeuvre nous colle à l'épiderme longtemps après.