21 grammes
21 grams

Film américain de Alejandro González Iñárritu
Montage de Stephen Mirrione (Traffic) ; Scénario de Guillermo Arriaga (Amores Perros)

Avec Naomi Watts, Sean Penn, Benicio Del Toro, Charlotte Gainsbourg

Sortie le 21-01-2004
Prix pour les comédiens au Festival de Venise 2003.
 
   

Par Christophe Litwin


Durée: 2h00

 
 
   

Le poids le plus lourd ?


Après Amores Perros, Iñarritu revient sur la rencontre mystique de destins individuels qu’un drame imprévisible vient lier. Présentée de manière linéaire, l’intrigue glauque de ce film, trop chargée symboliquement, risquerait de faire passer Breaking the waves pour une comédie légère et frivole.

Les personnages reflètent tout de suite cette surcharge de morbidité : une mère de famille ancienne junkie ; un repris de justice devenu fervent catholique à la limite de l’infanticide ; un malade agonisant, dans l’attente d’un cœur, se masturbant pour donner en urgence à sa femme un enfant par insémination artificielle ! Le film mélange l’extrême empathie à une construction mathématique trop sophistiquée...


Pourtant, malgré ces lourdeurs, il se crée par moment une tension saisissante.

Ceci repose sans doute d’abord sur la performance des trois comédiens principaux. Celle-ci est d’autant plus notoire que la saturation symbolique du film met constamment en danger les acteurs. Par exemple, dans cette scène difficile, où après que ses enfants se soient un peu chamaillés, et appliquant avec une littéralité violente le code de sa rédemption, Benicio del Toro impose à son fils de frapper à nouveau sa fille, obligée de tendre l’autre joue. Mis en contradiction entre sa volonté de se conformer au regard de Dieu, et son passé de délinquant, le père gifle soudain son fils, avec une agressivité extrême qu’il essaie encore de contenir, en disant froidement, simultanément : " il n’y a pas de violence dans cette maison "…


Mais au-delà du jeu des acteurs, c’est le montage original de Stephen Mirione qui donne au film son autre dimension : celle d’un tragique en question.


Le spectateur, désorienté dans la première demi-heure, parvient progressivement à reconstituer une esquisse de trame narrative autour de l’événement (pudiquement filmé) qui en structure la logique, faisant basculer le destin de chacun des personnages. On pense à De beaux lendemains d’Atom Egoyan.

La prouesse ici, c’est que malgré l’événement charnière, absolument irréversible, il est impossible de savoir si les premières scènes du film ne sont pas déjà les dernières. En cela, le film est à rapprocher de La jetée de Chris Marker, ou de l’Armée des douzes singes – moins les rêves et la science-fiction.


Si l’on s’en tenait à la construction formelle de l’intrigue, on n’aurait qu’un montage artificiel et mathématique (explication que le personnage de Sean Penn essaie de donner aux événements), un pastiche de tragédie. En revanche, la déconstruction du montage, ce jeu sur une temporalité hésitante, entre dispersion, linéarité et circularité, révèle des essences tragiques. Une temporalité indécidable est contractée, dans un retour vertigineux du même au même, où se niche le tragique, sous forme de question. L’éternel retour n’était-il pas, pour Nietzsche, l’hésitation entre l’extrême légèreté et le poids le plus lourd ? Faut-il comprendre ainsi le titre : 21 grammes ?

En adjoignant la désorientation à la circularité le film préserve la question de la puissance de destruction de l’événement sur lequel il pivote : difficile de savoir alors si dans cette durée les essences des personnages se sont plus dévoilées qu’elles n’ont été anéanties par l’événement monstrueux.


Le montage contribue ainsi à une transformation et une intensification extrêmes du rapport du spectateur à l’image. La conjonction de cette temporalité, d’une excellente photo et du jeu exceptionnel des acteurs fait d’un film – pourtant plein de longueurs et de mauvais goût – une œuvre aussi difficile à aimer qu’à ne pas respecter.