Uzak (Lointain)

Film turque de Nuri Bilge Ceylan

Avec Muzaffer Ă–zdemir et Mehmet Emin Toprak

Sortie le 14-01-2004
 
   

Par Mikael Buch


Durée: 1h50

 
 
   

Lointaine proximité

Grand prix et double prix d’interprétation au dernier festival de Cannes, Uzak nous parle de ce qui reste lorsque tous nos rêves nous ont quitté sans préavis.

Un photographe désabusé ayant abandonné depuis longtemps ses idéaux de jeunesse, se trouve obligé d’accueillir chez lui un cousin au chômage arrivé à Istanbul pour chercher du travail. L’appartement, espace central du film, semble se prolonger jusqu’à l’infini. Les personnages se perdent à l’intérieur, ils ne parviennent jamais à se retrouver face à face. Le film réussit très vite à établir cette sensation de malaise et à nous faire ressentir leur incapacité à s’engager sur tous les plans (le premier engagement étant bien évidemment le sentiment qui nous unit à autrui). C’est un malaise que le spectateur ressent lui-même à travers son incapacité à reconstruire mentalement cet espace, à comprendre ces personnages qui ne se comprennent pas eux-mêmes…

Si Ceylan ne donne aucune certitude à laquelle le spectateur pourrait éventuellement se raccrocher, c’est tout simplement parce qu’il n’y a pas de certitudes. Il y a des rêves lointains que l’on a fait semblant d’oublier - un ami reproche à Mahmut d’avoir renoncé à son idéal de "faire des films comme Tarkovski " - et des espoirs enfantins qui font sourire les désabusés.

Rarement un film n’a aussi bien porté son titre, car dans l’univers de Ceylan les personnages sont loin de tout. La distanciation ne s’opère pas tellement par des figures de mises en scène, mais par un jeu d’acteur épatant en ce qu’il réussit à transmettre silencieusement le vide intérieur des personnages. Il y a un abîme atroce entre les personnages et leur rêve, entre ce qu’ils sont et ce qu’ils ont voulu être… On a l’impression que Mahmut et Yusuf ont le vertige et que le précipice est en eux.

Yusuf pense que tout ira mieux s’il part à l’étranger. Mahmut sait qu’ici et ailleurs c’est un peu la même chose, qu’il est inutile de s’éloigner parce qu’on est déjà très loin.

A la fin du film chaque personnage regarde de son côté la mer s’étendant face à lui, et l’on sait qu’il n’y aura pas d’espoir. Il n’y a pas de différence entre l’appartement de Mahmut et la mer, tous les deux représentent une grande étendue de vide. Ceylan pousse jusqu'au bout la capacité du cinéma de montrer ce qui n'est plus, d'enregistrer la présence de l'absence.