Lost in Translation

Film américain de Sofia Coppola

Avec Bill Murray, Scarlett Johansson

 
   

Par Christophe Litwin


Durée: 1h42

 
 
   

Ames en transit

Un grand acteur américain sur le déclin est perdu dans un palace à Tokyo à l’occasion du tournage d’un spot publicitaire. Il rencontre une jeune étudiante de philosophie, fraîchement déçue de son mariage avec un insupportable photographe.

Deuxième film de Sofia Coppola, Lost in Translation participe de la fascination contemporaine du cinéma américain pour la société de l’Empire du soleil levant, à côté du décevant Kill Bill et du ridicule Last Samuraï (avec Tom Cruise). Cependant, malgré un scénario en apparence niais, mêlé à une perception fort ethnocentrique de la culture nipponne, de son mélange de formalisme placide et de techno-ludisme, Sofia Coppola parvient grâce à une narration fort originale à donner une intensité suffisante aux interactions pour rendre ses personnages plus que crédibles: réels.

Le thème n’est pas ici celui d’une rencontre en exil ou d’une romance débridée au cours d’un bref séjour loin de chez soi. La force de l’histoire qui se noue entre nos deux personnages tient au contraire à une pudeur qui n’a rien de prude. Le film s’ouvre par un plan statique sur les fesses de Scarlett Johansson. Rien d’obscène ici. La jeune fille parvient fort curieusement à manifester, avec une distance respectueuse, l’expression d’un désoeuvrement proprement féminin, d’une insatisfaction, d’une incertitude. Si la formule n’était pas sujette à autant de malentendus, il faudrait avouer que, dans ce plan, des fesses filmées par Sofia Coppola parlent plus qu’un dialogue!

Or, à partir de ce fessier, c’est tout le film qui se déplie: la conscience d’une sexualité exprimant les égarements de l’âme, la méditation sur deux âges où la vie personnelle et l’intimité ne vont plus de soi, et où les personnages s’interrogent sur leur capacité à éprouver quelque chose, à traduire avec justesse leurs sentiments. C’est cette justesse dans la traduction et l’égarement qui donne au film son titre. Lost in translation, cela peut en effet signifier plusieurs choses. En premier lieu, l’égarement dans un mouvement de translation: un voyage loin du familier, où les ressources du mouvement vital ne se trouvent plus dans un rapport coutumier à des objets qui sont notre reflet. Mais c’est aussi une pause, une errance dans un dédale, par laquelle la vie des personnages perd à leurs yeux l’évidence de son train ordinaire, la certitude de son authenticité. C’est pourquoi le mot " translation " est ambivalent, à la fois mouvement et traduction. Loin de chez soi, c’est tout à coup la lecture de soi-même qui perd son évidence, nécessite un déchiffrement. Notre langage le plus intime nous est devenu étranger, ou plutôt, nous nous apercevons soudain que nous traduisions mal.

Tact et sensibilité dans la narration, la caméra et le jeu des acteurs (Bill Murray assume sa part Jerry Lewis, mais, servi par sa rencontre avec la jeune et prometteuse Scarlett, il manifeste une rare justesse dans sa prestation), Lost in translation nous fait découvrir, loin de nous-mêmes, la réalité singulière et déstabilisée de deux âmes en transit, dans une intermittence fragile.